Le verbe et l’image

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Discours de réception

du professeur Jean-Paul Meyrueis

membre actif résidant

 

Ce n’est pas sans émotion et sans une certaine fierté que l’on a l’honneur d’être invité  à faire partie des 50 membres résidants d’une institution bicentenaire, composée de gens lettrés de différentes professions, auxquels aucune consécration ne semblait manquer,  et qui pourtant, un jour, se sont portés candidats pour entrer à l’Académie du Var. Autrefois Société puis Académie des sciences, belles-lettres et arts de Toulon, à vocation pluridisciplinaire, celle-ci est d’ailleurs plus un Institut du Var, par analogie avec l’Institut de France, auquel elle est lié dans le cadre de  la Conférence des Académies, qu’une version locale de l’Académie française, seule chargée du maintien et de l’évolution de notre langue.

Je dois cet honneur aux nombreux amis que je compte parmi vous et tout particulièrement à mes parrains.

Le premier d’entre eux, le médecin général inspecteur Bernard Broussolle, président honoraire, m’a fait l’amitié d’accepter de répondre à ce discours. Son mérite est grand. Je n’étais probablement pas un collaborateur facile lorsqu’il dirigeait l’Ecole d’application du service de santé pour la Marine. En dépit de cela il m’a toujours accueilli avec une grande amabilité, en me prodiguant de précieux conseils. Je suis heureux de pouvoir lui témoigner aujourd’hui publiquement ma gratitude.

Mon autre parrain, René Joly, nous a malheureusement quittés brutalement. Lorsqu’il  dirigeait le service de réanimation de l’hôpital Sainte–Anne, j’avais pu apprécier sa gentillesse et l’enthousiasme qu’il manifesta plus tard, lorsqu’il était secrétaire général de notre Académie. Ses chroniques et son texte sur le rôle des académies, à l’aube du troisième millénaire, resteront un sujet de réflexion et d’inspiration pour les responsables de notre compagnie.

 

Les deux derniers titulaires du 17ème fauteuil que j’occupe étaient des poètes appréciés de tous. Edmond Christol tout d’abord de 1977 à 1997 puis Robert Bres. Je n’ai pas eu le plaisir de les connaître. Robert Bres dont il me revient tout particulièrement d’honorer la mémoire, était un prosateur élégant et un poète classique très accessible. René Streif disait de lui dans son éloge funèbre : « il avait l’âme noble et le cœur généreux, indéfectiblement épris d’une grande dame : la Poésie, qu’il servit avec élégance et avec dévouement. ».

Chargé de l’illustration des communications de l’Académie depuis mon admission comme membre associé,  j’ai vu l’image prendre progressivement sa place, mais parfois se heurter aux partisans d’une tradition aménagée par l’usage, c’est à dire du verbe pur, précis, souvent séduisant, élégant, aux partisans de la belle tournure grammaticale, de la sonorité des mots et de leur rythme.

 

Les places respectives du verbe et de l’image dans l’histoire, dans notre société et dans notre pensée, tel est le sujet que j’ai donc choisi d’aborder ce soir, en suivant, dans l’ensemble, leurs  rapports au cours des temps.

 Comment commencer mon propos autrement qu’en citant l’Evangile selon Saint-Jean et les premières phrases de la Bible : « Le Verbe était au commencement, le Verbe était avec Dieu et le Verbe était Dieu … »

 

Pourtant, contrairement à nos croyances occidentales, la notion de création du monde par le Verbe, n’est pas d’origine judéo-chrétienne.

On la retrouve dans l’enseignement de l’hindouisme qui remonte à la nuit des temps. L’hindouisme nous enseigne, en effet, dans les Vedas, livres sacrés écrits en sanskrit en 1800 avant J.C. que « Le cosmos est l’expression, la formulation d’une idée, une parole matérialisée. Le créateur est le Verbe originel, l’immensité de la parole (Shabda-Brahman) ». Cette notion pénétra en Inde avec l’hindouisme dans le sillage des Indo-Européens, puis en Mésopotamie, le pays d’Abraham, 1300 ans avant notre ère, soit plusieurs siècles avant la rédaction de la Bible.

La notion de « Verbe créateur » repose en fait sur une traduction discutable du terme grec « Logos » qui signifiait en fait pour Platon « pensée organisatrice » et plus tard à la période hellénistique,  « puissance créatrice ».

En théologie chrétienne le Verbe avec une majuscule est la deuxième personne de la Trinité, incarnée en Jésus- Christ.

Le verbe sans majuscule, le verbe de tous les jours, c’est l’idée qui prend forme, l’idée exprimée par des mots, la parole. C’est à son évolution que nous allons nous intéresser.

Plus facile à définir, l’image est la représentation d’un rêve ou de la réalité, d’un événement ou d’un objet par les arts graphiques ou plastiques, la photographie ou  le film …  mais c’est aussi leur représentation psychique, l’image mentale. Nous exclurons de notre propos l’image évocation de la réalité par analogie : la métaphore.

La date d’apparition du langage humain demeure encore très discutée.

La parole nécessite des mouvements élaborés du larynx, de la bouche, du visage, de la langue et de la respiration, synchronisés avec l’activité cognitive pour produire des mots qui sont des symboles, exprimant les idées au moyen de sons.

Les premiers outils en pierre datant de 2,4 millions d’années, certains pensent que cela suppose une aptitude à la parole. Un autre point de départ possible pourrait se situer il y a deux millions d’années, lorsque le cerveau des hominidés a entamé une phase d’expansion rapide.

Il y a 300 000 ans la bipédie entraîna la descente du larynx et de l’os hyoïde, plus bas que chez les autres primates, ce qui permit à l’homme de former les voyelles et de produire une large gamme de sons.

La majorité des spécialistes considèrent que le langage a émergé graduellement sur une période de quelques centaines de milliers d’années. Les néanderthaliens avaient des comportements symboliques tels que des rites funéraires et donc très certainement un langage.  La seule certitude est que celui-ci était complètement développé il y a  50 000 ans, lorsque les hommes européens ont commencé à peindre sur les parois des cavernes.

De nombreux auteurs estiment que le langage a d’abord évolué chez nos lointains ancêtres comme un système manuel et non vocal.  Le langage des signes aurait ainsi précédé la parole. L’évolution génétique aurait ensuite permis au langage parlé de devenir la modalité de communication privilégiée car permettant de garder les mains libres ou de s’exprimer dans l’obscurité.

Nous n’avons aucune trace des paroles échangées par les hommes jusqu’à  ce que persiste une trace de ces mots, c’est à dire jusqu’ à l’invention de l’écriture. Ces paroles perdues permirent la transmission des connaissances progressivement acquises et, de ce fait, l’évolution des groupes humains vers les premières civilisations.

Penser que pendant cette lente maturation de l’humanité le verbe régnait en maître absolu serait toutefois une erreur. Une forme d’image avait précédé la parole. Cette image particulière qui existe déjà chez l’animal, comme on peut le constater lorsqu’il rêve, c’est l’image mentale, bien étudiée depuis 1960, partie intégrante et dominante de la mémoire et de la pensée.

Le stockage en mémoire ne se fait pas par propositions verbales mais par images.

La pensée fait appel à la mémoire visuelle c’est à dire aux souvenirs, ou utilise des fragments de souvenirs  pour construire une image fictive, pour imaginer. La partie conceptuelle, sans image, de la pensée est en fait limitée à une forme abstraite, proche de celle du langage.

La parole provoque chez celui qui écoute une image mentale. Cette image construit ou reconstruit le personnage, les objets ou les lieux évoqués. Lorsque ceux-ci ne correspondent à aucun souvenir de l’auditeur, faut-il lui laisser la liberté d’une construction visuelle mentale imaginaire personnelle ? Les littéraires nous répondront certainement par l’affirmative. Faut-il au contraire, lorsque cela est possible, lui fournir des images réelles ou inventées ? Ce débat est aussi ancien que l’humanité organisée. Comme nous le verrons, il est à l’origine d’un des commandements du décalogue, des crises iconoclastes et d’une partie essentielle de l’histoire de l’art.  

L’image peinte ou sculptée est beaucoup plus ancienne que les traces objectives du verbe c’est à dire que l’écriture.

Dès l’époque paléolithique l’homme déjà sensible à la beauté, inventa les deux catégories de représentations : 

·        Les images non figuratives, décoratives, victoire de l’esprit sur le chaos, basées sur la symétrie et le rythme, ultérieurement sur l’harmonie et la couleur.

 

Ces images ont accompagné l’évolution de l’humanité dans toutes les civilisations, des décorations des propulseurs préhistoriques et des décorations géométriques des premiers vases grecs ou chinois en passant par l’entrelacs irlandais et l’arabesque.

 

 

 

Leur beauté peut émouvoir le spectateur, suggérer des sentiments ou des impressions, mais elles sont sans rapport réel avec le verbe, même si elles sont susceptibles de provoquer le délire de certains critiques contemporains.

·        Les images figuratives constituent la deuxième catégorie. Destinées à la transmission aux hommes ou aux dieux, d’un message magique, religieux, esthétique, historique ou anecdotique, les images figuratives sont en principe dépendantes du verbe exprimé ou mental. Il arrive cependant que rejoignant ou dépassant même les possibilités de la poésie, ces images expriment les terreurs secrètes, les aspirations de pureté, l’indicible, le non formulé.

 

Les images figuratives firent leur apparition dans les cavernes. Il est à peu près certain qu’elles n’avaient aucun but esthétique ou décoratif, mais qu’elles étaient destinées à protéger les hommes de puissances qu’ils considéraient comme aussi  réelles que les forces de la nature

La première transmission d’un message, c’est à dire la première expression du verbe par l’image, se fit probablement par les empreintes de mains sur les parois rocheuses, empreintes que l’on retrouve à 15 000 ans de distance d’un bout à l’autre de la planète. Prise de possession d’un lieu ou trace d’un passage comme les graffitis modernes ? Nul ne le saura probablement jamais. Mais il s’agit incontestablement d’un message, d’un langage, de la forme la plus primitive de l’écriture pour transmettre une parole, c’est à dire d’une écriture pictographique, donnant des indications simples par des dessins simples. C’est le cas des aspects de doigts amputés, obtenus probablement en pliant ceux-ci lors de la projection de pigments, ou des décorations surajoutées des mains de la grotte Cosquer et des grottes de Bornéo.

 

 

 

La discussion concernant la signification des représentations animales préhistoriques est toujours vive. Probablement associées au verbe lors de cérémonies chamanistes, elles avaient certainement un rôle magique. Ces images n’étaient vraisemblablement pas destinées aux hommes.

         Elles avaient pour fonction de parler aux puissances divines ou à l’esprit des animaux représentés tels qu’ils étaient et non tels qu’ils étaient vus. Le bœuf est ainsi figuré de profil avec les deux cornes visibles, vues de face. Cette technique se perpétuera dans l’art égyptien.

L’artiste de Lascaux qui vivait il y a environ 16 000 ans est aussi loin de nous dans le temps qu’il  l’était du génie qui décora la grotte Chauvet il y a 35 000 ans. Pourtant les lionnes de ce dernier atteignent une perfection éblouissante du trait. La parole a joué un rôle essentiel dans la création de ces fresques préhistoriques. Le degré de perfection atteint par l’artiste de la grotte Chauvet n’a pu être obtenu que par un long apprentissage et grâce à l’enseignement d’un maître expérimenté qui a mis la parole au service de l’image.

 

 

 

C’est ainsi que l’élève inventa il y a 35 000 ans, pour nous dire que son rhinocéros relève la tête, un procédé de figuration du mouvement qui ne fut retrouvé qu’au début du XXe siècle par différents peintres dont Duchamp, avant d’être repris par les bandes dessinées modernes.

 

A l’aube de l’histoire les images figuratives, modelées ou sculptées étaient essentiellement à destinée religieuse, figeant pour l’éternité la dévotion des fidèles, des crânes recouverts d’argile dont les yeux étaient incrustés de coquillages de Jéricho, aux adorants aux yeux exorbités de Mari et de l’Egypte pré-dynastique.

Pour que l’homme entre véritablement dans l’histoire, il fallut attendre l’invention à Sumer, puis très peu de temps après en Egypte et en Chine, d’une image adaptée qui allait révolutionner la transmission du verbe et donc celle des connaissances.

L’écriture n’est en effet pas autre chose qu’une image du verbe ou de l’idée non exprimée verbalement. De plus en plus simplifiée et symbolique, reproductible à la demande grâce à l’invention de l’imprimerie, elle fut le seul moyen de transmission du verbe à distance et dans le temps, jusqu’à l’invention du télégraphe puis de la radio et des enregistrements. « L’écriture est le lieu de la permanence, par opposition à la parole qui est fugitive » écrivait Hegel dans la Phénoménologie de l’esprit.

Le premier document écrit est une tablette d’argile datant de 3300 ans avant J.C et provenant du temple sumérien d’Uruk. Il s’agit d’un relevé comptable exprimé en pictogrammes, dessins simplifiés représentant un objet.

Les sumériens introduisirent ensuite les idéogrammes, images qui représentent une idée par déduction ou par association d’idée. puis surtout les phonogrammes,  signes qui figurent un son. Devenue apte à tout exprimer, l’écriture cunéiforme s’étendit rapidement, en se simplifiant, dans toute la Mésopotamie au royaume d’Akkad et à Babylone. Mais après 2000 ans de règne, les 640 signes du cunéiforme ne purent résister aux écritures alphabétiques et à leurs 22 à 30 signes. Progresser c’est le plus souvent abréger et l’écriture alphabétique doit maintenant composer avec le code binaire de l’informatique.

 

L’écriture égyptienne fit probablement son apparition aux environ de 3000 ans avant J.C. Comme en Mésopotamie, elle commença par des pictogrammes et des idéogrammes représentant  des objets ou des personnages en action. La célèbre palette de Narmer en est un exemple démonstratif. Avec elle apparaît le cadre et l’arrangement logique, succédant au désordre des dessins préhistoriques. Puis, dans ce cadre vinrent les hiéroglyphes qui sont à la fois des idéogrammes et des phonogrammes.

Si à Sumer l’écriture était incontestablement un outil comptable d’usage quotidien, son rôle en Egypte était différent. Moins de1% de la population était capable de lire. Les hiéroglyphes  n’étaient pas destinés à la communication entre les hommes. Ils constituaient un chemin d’accès vers l’éternité. Leur rôle était d’aider le défunt au milieu des périls de l’au-delà, mais aussi de perpétuer sa mémoire. Les Egyptiens pensaient qu’ils pouvaient faire vivre par l’image ce qu’ils écrivaient ou peignaient, plus sûrement que par la parole. Le nom d’un homme dessiné en hiéroglyphes contenait son identité et détruire ces caractères le ramenait au néant.

 

Obéissant à des règles immuables, la peinture figurative et la sculpture égyptienne ne changèrent pratiquement pas au cours des 3 000 ans et plus de l’histoire de l’Egypte ancienne. Figurant objets et personnages tels qu’ils sont et non pas tels qu’ils sont vus les artistes égyptiens représentaient tout sous l’angle le plus caractéristique. Ils peignaient systématiquement les yeux et le thorax de face, la tête et les jambes de profil, les pieds du côté interne.

Rapidement dans toutes les civilisations, en Egypte comme en Mésopotamie,  peinture et sculpture ne se limitèrent plus au domaine purement religieux et associées au verbe matérialisé par des panneaux de hiéroglyphes ou de cunéiformes célébrèrent les hauts faits des souverains : de la victoire de Ramsès III sur les peuples de la mer, à la pierre tombale de Naram-Sin,

 

De la stèle sumérienne des vautours, associant histoire et religion, dans la commémoration de la victoire du roi de Lagash sur la ville de Umma, au code législatif d’Hammourabi

 

Aussi anciens que les hiéroglyphes, les caractères chinois ont survécu aux siècles en évoluant. A l’origine pictogrammes, ils sont devenus idéogrammes puis idéophonogrammes (une syllabe pour une idée). Langage écrit, la calligraphie chinoise est une perle précieuse de la culture orientale. Apparentée à la peinture, elle ressemble à la musique car elle sait en exprimer le rythme harmonieux et la mélodie. Pratique dans la vie quotidienne, elle constitue avec la peinture chinoise traditionnelle, le cœur de l’histoire de l’art chinois.

Après Adam et Eve dont l’existence paraît scientifiquement plus symbolique qu’ historique, la première manifestation connue de la parole divine, adressée directement à un interlocuteur humain remonte à Abraham et à Moïse soit  environ 1300 ans avant J.C., entre les règnes du monothéiste Akhenaton et celui de Séti Ier.

Ce premier contact en dit long sur l’importance comparée du verbe et de l’image. Dans sa grande sagesse Dieu a anticipé sur le proverbe latin « verba volant, scripta manent » en attendant l’invention de l’écriture et en s’assurant par l’écrit le plus célèbre de l’histoire de l’humanité, les tables de la loi, que grâce aux images symboliques de l’écriture, sa parole ne serait pas déformée.

Un des dix commandements inscrits sur ces tables de la loi a eu, et continue à avoir, une importance considérable sur les rapports du verbe et de l’image. Ce commandement dit : «  Tu ne feras aucune image sculptée qui ressemble à ce qui est dans les cieux »

Descendant du Sinaï le pauvre Moïse fut contraint de l’appliquer immédiatement en détruisant le veau d’or devant lequel se prosternaient ses compagnons. Il rappela ensuite constamment l’interdiction : aucune représentation figurative de Dieu, qui puisse engendrer idolâtrie ou superstition.

Durant un millénaire, le culte juif se déroula par le verbe, autour du temple de Jérusalem. Sous le roi Salomon se développa un art décoratif symbolique qui  excluait absolument toute statue de Dieu. Après la destruction du temple, cet art dépouillé subsistera. 

 

 

Au cours des siècles qui suivirent les prophètes confrontés aux prières des peuples devant les idoles et aux sacrifices offerts à ces images taillées lancèrent des invectives.  Ecoutons Jérémie :

 « Car les statues des peuples ne sont que vanité. On coupe le bois dans la forêt ; la main de l’ouvrier le travaille à la hache ; on l’embellit avec de l’argent et de l’or ; on le fixe avec des clous et des marteaux pour qu’il ne vacille point. Ils sont semblables, ces dieux, à une colonne faite au tour et ils ne parlent pas. Il faut qu’on les porte parce qu’ils ne peuvent marcher. Ne les craignez pas, car ils ne font point de mal ; comme aussi faire du bien n’est pas en leur puissance »

Jérémie (X 3-5)

 

 

En Grèce Images et verbe allaient subir une profonde transformation. Lorsque les artistes grecs commencèrent à faire des statues de pierre, ils partirent du point immuable des Egyptiens.

         Alors que les artistes Egyptiens répétaient inlassablement des modèles établis, les grecs décidèrent de se servir de leurs yeux. Dans leurs ateliers les artistes, à la recherche de la beauté idéale, mettaient en œuvre de nouvelles idées et des procédés nouveaux. Ces innovations étaient reprises par d’autres qui y ajoutaient leurs propres découvertes, cherchant en permanence à mieux exprimer l’harmonie du cosmos.

Ils atteignirent ainsi une perfection telle que les artistes de tous les temps, en quête d’orientation et d’inspiration, n’ont cessé de revenir aux chefs-d’œuvre de l’art grec.

En même temps que les images, le verbe connaissait, en Grèce, une évolution sans précédent qui jetait  les bases de notre civilisation. C’est en effet l’époque ou naquirent à la fois la philosophie, le théâtre, la science et l’art de l’éloquence, née en Sicile grecque et qui depuis, brille toujours aux périodes troublées de l’histoire, de Démosthène à Clemenceau, en passant par Cicéron, Calvin, et Bossuet mais aussi Robespierre et Hitler.

La perfection des formes et des images ne suffisait pas à Platon pour qui la vision sensible devait être dépassée par la vision intellectuelle qui requiert l’apprentissage de l’art dialectique, c’est à dire de la philosophie. Il préconisait l’abandon des recherches de beauté des formes humaines pour les remplacer par une recherche de la beauté des formes géométriques fondées sur la proportion et sur une conception mathématique de l’univers.

Dans toutes les religions les images divines anthropomorphiques ont pour objet de faciliter la méditation des fidèles et de les aider à concentrer leur pensée sur des abstractions.

Ainsi que l’écrivait Alain Danielou « L’esprit humain est enchaîné à la forme. Il ne peut atteindre l’informel. Il ne peut le concevoir, encore moins se fixer sur lui. Nous ne pouvons approcher du non manifesté qu’à travers la manifestation. »

Les premiers chrétiens, comme les juifs, avaient suivi à la lettre le commandement interdisant les images. Les statues rappelaient trop ces images taillées, ces idoles païennes condamnées par la Bible. Mais si les chrétiens étaient tous d’accord pour écarter les grandes statues, leurs idées sur la peinture divergeaient.

Certains chrétiens pensaient donc que la peinture pouvait aider à rappeler aux fidèles les enseignements qu’ils avaient reçus par la parole et leur remettre en mémoire les épisodes sacrés. A la fin du VIe siècle le pape Grégoire le Grand adopta ce point de vue. Il rappela à ceux qui étaient hostiles à tout usage de la peinture, que de nombreux membres de l’Eglise ne savaient ni lire ni écrire. « La peinture disait-il, peut être pour les illettrés ce que l’écriture est pour ceux qui savent lire. » Cette décision fut d’une importance considérable pour l’histoire de l’art occidental.

C’est ainsi que l’iconographie chrétienne commença à transcrire par l’image le message évangélique que l’écriture sainte transmettait par la parole. Image et parole s’éclairaient mutuellement pour enseigner la grandeur du divin.

Mais lorsqu’une image en vient à être regardée comme une réalité matérielle au lieu d’être comprise comme un symbole, elle devient rapidement un objet d’idolâtrie et de superstition. Ce danger allait entraîner au cours de l’histoire des crises iconoclastes exigeant l’abandon des images.

La première crise éclata à Byzance. Les fidèles avaient pris l’habitude de prier devant des icônes représentant le Christ, la Vierge ou les saints. L’un des prédécesseurs de l’empereur Léon III avait même fait frapper l’image du Christ sur des pièces de monnaie.

« Si Dieu dans sa merci a bien voulu se révéler aux mortels sous la forme humaine du Christ, disaient les partisans des icônes, pourquoi ne daignerait-il pas se manifester dans les images visibles ? Nous n’adorons pas ces images elles-mêmes comme le faisaient les païens, nous adorons Dieu et les Saints dans leurs images ou à travers leurs images ».

En 726  Léon III attribua à la colère divine, suscitée par les pratiques idolâtriques de ses sujets, une grande catastrophe naturelle. Il voulait en même temps s’opposer à l’influence et aux activités des moines qui tiraient profit du commerce des images saintes.

On ne tarda pas à s’apercevoir que l’iconoclasme -le mouvement de destruction des images lancé par Léon III-  brisait en fait l’unité de l’empire. La plupart des sujets de l’empereur préféraient avoir sous les yeux une icône lors de leurs prières. En Grèce le clergé entra en dissidence. En Italie la querelle des images cristallisa l’opposition à l’autorité impériale. A Ravenne et dans plusieurs autres villes des mutineries éclatèrent.

 

En 787, Irène régente de l’empire d’Orient, réunit à Nicée un concile œcuménique qui rétablit le culte des images en considérant que « quiconque vénère une image, vénère en elle la personne qui y est dépeinte », supprimant ainsi une cause de discorde entre Rome et Byzance. Après une seconde période iconoclaste, l’impératrice Théodora fit rétablir définitivement  ce culte en mars 843.

Lorsque le parti des images revint au pouvoir, les peintures des églises ne furent plus regardées comme des histoires destinées aux illettrés mais comme des reflets du monde céleste. Désormais l’Eglise d’Orient ne pouvait plus permettre aux artistes de suivre leur fantaisie. On ne pouvait plus considérer une jolie peinture représentant une mère et son enfant comme une image sacrée, comme l’Icône de la Mère de Dieu. Il fallait que les artistes s’en tiennent strictement à des modèles consacrés par une tradition ancienne, basée sur les acquis de la peinture grecque et hellénistique.

La décoration de la cathédrale de Monreale en Sicile et les icônes russes  témoignent encore aujourd’hui de la splendeur de cette peinture et des mosaïques byzantines.

 

 

Après l’effondrement de l’empire romain,  l’Occident s’enfonça dans les temps troublés des grandes invasions. La civilisation s’était réfugiée à Byzance, en Extrême- Orient, et dans les pays arabes.

Vers 590 des moines irlandais, quittant leur terre extrême de l’Occident,  fondèrent des monastères en Gaule, en Germanie, en Angleterre et en Italie du nord. Dans ces monastères, principaux foyers du savoir dans les premiers siècles du haut Moyen Age, naquirent de nombreux manuscrits destinés à transmettre le verbe, tels que le livre de Durrow (VIIè siècle) ou celui de Kells.

Vers l’an 700 les moines Irlandais et Ecossais fondèrent en Angleterre le monastère de Lindisfarne dont l’illustre manuscrit inspira les artistes de l’époque. Cet art celte fut une expérience décisive. Il contenait les bases de l’art carolingien et surtout de l’art roman. On y retrouve treillis et spirales venues de Mésopotamie, points rouges coptes, thème du labyrinthe égyptien et surtout l’entrelacs venu des civilisations anciennes à travers l’art de steppes, l’art copte et l’art islamique. Au milieu de ce réseau apparaît soudain un œil, une tête de monstre, l’ébauche d’une forme vivante qui aspire à naître. C’est le serpent qui s’enroule sur lui même et qui devient oiseau. C’est la correction du symétrique par l’asymétrique. C’est la déformation de la forme aux dépens du canon pour les besoins du décor.

 

Charlemagne, qui commanda l’évangéliaire de Godescalc, adopta un « juste milieu » entre iconoclastes et iconophiles. Précédant la victoire définitive de Théodora, le synode de Paris en 825 avait élargi les sujets susceptibles d’être évoqués par l’image, l’incarnation du Verbe justifiant sa représentation. La porte était ainsi ouverte pour le Christ en gloire, thème central de la future peinture romane. Pour structurer l’espace, la peinture carolingienne, cherchant à ressusciter l’art gréco-romain, représentait en général les personnages sous des arcs ou des portiques.

 

La fondation de l’abbaye de Cluny en 910, la plus grande église de la chrétienté, s’accompagnait de la volonté de reconstitution des idéaux esthétiques de Jean Scot Erigène, théologien Ecossais pour qui la représentation par l’image constitue la forme la plus élevée de la connaissance, la perfection de  l’être s’exprimant par la beauté. Celle-ci est assimilée à la lumière et la « lumière figurée » est métaphore, image de l’être divin.

 

 

C’était l’époque des riches reliquaires d’or et de pierres précieuses, dont le plus ancien est la statue de Sainte Foy de Conques, des petites sculptures et des ivoires, souvent associés à des pierres précieuses pour former la reliure des évangéliaires. L’image restait toutefois cantonnée au cœur même de l’église.

 

En 1020 les arcades venues de l’art carolingien, mais avec un arc outrepassé d’inspiration arabe, furent sculptées autour des apôtres, au dessus du portail, sur le linteau d’une église de campagne du Roussillon, Saint Genis des Fontaines. Cette nouveauté qui, pour la première fois, faisait sortir l’image du sanctuaire, constituait une véritable révolution.

 

 

Mais le verbe religieux régnait en maître, entraînant des foules vers l’Orient, derrière Pierre l’Ermite. Une centaine d’années s’écoula avant qu’on ose, à nouveau, établir en plein vent, taillées dans la pierre, de vastes compositions figuratives. En 1077 une image profane exceptionnelle de 68 mètres de long, la tapisserie de Bayeux, fut brodée pour raconter aux contemporains mais aussi aux générations futures, les exploits de Guillaume le Conquérant, 11 ans plus tôt. Manifeste politique, cette image constitue un document exceptionnel sur le quotidien médiéval.

 

La réforme de l’église, commencée par l’institution monastique attira vers les moines des richesses surabondantes venues des donations pieuses. Le premier usage que firent les moines de ces richesses, fut d’orner les lieux où ils se pénétraient en silence de la parole de Dieu. Ils voulaient que leur maison reflète sur la terre les perfections de la cité céleste.

Ce fut le cloître, espace central protégé, que les sculpteurs eurent pour première mission de décorer.

 

 

C’est là qu’allait exploser cet art nouveau, synthèse d’art romain, celte, arabe, mésopotamien et carolingien : l’art roman. Le plus ancien des cloîtres romans est celui de Moissac daté de l’an 1100. Il ne s’agissait pas seulement de décorer mais également de matérialiser le verbe, d’enseigner, de soutenir les méditations des moines, de disposer sous leurs yeux les symboles des vices dont il fallait se purger. Mais ces images demeuraient cantonnées dans l’aire de repli de la clôture monastique.

 

A l’extrême fin du XIe siècle les autorités religieuses décidèrent d’associer des images, à l’éducation par le verbe des foules profanes. Des sculptures envahirent le portail et les façades, dès lors traitées comme un arc de triomphe romain, lieu de « passage » entre le sacré et le profane.

 

De splendides bas reliefs virent ainsi le jour, chefs-d’œuvre de l’art roman, tels que le trumeau de Moissac. Le prophète Jérémie et St Paul, aux membres inférieurs démesurément allongés, glissent dans une marche dansée au sein d’un espace presque plat.

« Apparitions formidables qui s’avancent de l’ombre vers la lumière, de la vieille Bible juive vers la chrétienté d’Occident. Sous un jour frisant, cet extraordinaire remous de formes paraît d’abord une ondulation chaotique de la matière » (Henri  Focillon)

 

Le but était de frapper les imaginations par un message permanent, souvent basé sur la crainte du châtiment.  Prosper Mérimée écrivait à ce sujet :

« L’intention d’agir par la terreur sur les imaginations est évidente et l’on dirait que, par ces images de supplice, les artistes ont voulu venir en aide à l’éloquence des prédicateurs »

 

C’est  ainsi que naquirent les grands portails, de l’apocalypse tout d’abord à Moissac, du miracle de la Pentecôte à Vézelay, puis du jugement dernier à Conques, à Beaulieu et à Autun.

 

 

Mais le but était aussi esthétique. La décoration s’étendit au chevet et à la totalité de l’église. L’intérieur se couvrit de fresques, illustrant la parole des prédicateurs.

Les artistes romans sortirent souvent du cercle immuable de la thématique christique et accompagnèrent l’histoire sainte de sujets profanes. Les figurations grotesques, les monstres, les êtres fabuleux se multiplièrent. L’art roman n’est pas seulement l’art des monstres. Il est aussi l’art des acrobates. « A côté de l’anomalie de la forme il y a l’anomalie du geste. » (H. Focillon)

 

 

En 1124, à l’occasion d’une visite à Cluny, une voix s’éleva contre ces motifs profanes, celle de Bernard de Clairvaux, lançant la querelle des images et prêchant le retour à plus de simplicité, à plus de rigueur chrétienne dans le choix des sujets. Ecoutons ce qu’il écrit dans son apologie à Guillaume, abbé de St Thierry :

« A quoi bon ces singes immondes, ces lions furieux, ces centaures monstrueux, ces demi hommes, ces tigres marquetés, ces soldats qui se battent, ces chasseurs qui sonnent du cor ?

 

 

On y voit plusieurs corps sous une même tête et plusieurs têtes sur un même corps ; d’un coté paraît une bête à quatre pieds, avec la queue d’un serpent, de l’autre la tête d’un quadrupède sur le corps d’un poisson. Ailleurs un animal représente un cheval qui est moitié chèvre par une extrémité, et un autre les cornes en tête, est moitié cheval par le reste du corps.

 Enfin on voit partout une si grande et si prodigieuse diversité d’animaux que les marbres plutôt que les livres pourraient servir de sujet de lecture, et qu’on y passerait plus volontiers toute la journée à admirer chaque ouvrage en particulier, qu’à méditer la loi du Seigneur. »

 

Sous l’impulsion de Bernard de Clairvaux, l’ordre de Cîteaux connut un essor extraordinaire en Europe. Les cisterciens prônaient un retour strict à la règle de Saint-Benoist, et la disparition des images. L’abbaye du Thoronet est parmi les plus beaux exemples de cette évolution.

Art roman et architecture cistercienne coexistèrent pendant la partie moyenne du XIIe siècle.

Avant de disparaître progressivement le roman, comme tous les styles subit une évolution baroque. L’ornementation explosa, guillochant les colonnes, multipliant les archivoltes.

 

A St Denis, l’abbé Suger s’empara de l’expédient de renfort qu’était la croisée d’ogive et en fit l’armature d’un nouveau style qui allait envahir le nord de la France puis les pays voisins : le gothique. L’image restait associée au verbe. L’antique symbolisme chrétien fut ressuscité. Le temps des cathédrales commençait. Amplification du portail de la basilique romane, les porches exposaient ce que le chrétien doit croire. A la mobilité romane succéda la rigidité des statues colonnes gothiques.

Du haut de la chaire, comme dans l’antiquité du haut de la tribune aux harangues, la parole était proférée, la parole qui corrige, qui exhorte, la parole qui juge. L’élargissement progressif des ouvertures laissait rentrer à flots la lumière, changeante en fonction de l’heure et du temps, faisant resplendir le Verbe, avec une majuscule, dans les images de verre des vitraux.

Influencés par les icônes et mosaïques byzantines, la peinture occidentale et les manuscrits du moyen âge ne traitaient que des sujets religieux, sur fonds d’or. C’est ainsi que peignaient encore Simone Martini et Duccio di Buoninsegna.

 

 

A partir de la Renaissance apparaît une peinture humaniste, dégagée du verbe, représentant l’homme, puis la nature et les objets. Les souverains n’ont plus le monopole de l’image de célébration.   En 1434 Van Eyck peint les époux Arnolfini, un couple de banquiers, richement vêtus, dans un intérieur bourgeois. Léonard de Vinci et Dürer vont suivre.

Vers 1440 Gutemberg met au point à Strasbourg le procédé de composition en caractères mobiles qui allait donner, pour des siècles, un avantage déterminant à la diffusion du verbe.

En 1523 éclata la deuxième grande crise iconoclaste, celle qui fut liée au protestantisme. Elle allait durer des dizaines d’années. Au Mans en 1562 des groupes iconoclastes vident la cathédrale et les différentes églises de la ville de leurs images et ornements, mais aussi de leurs archives  et documents. A Angoulême des briseurs d’image traînent dans les rues et brûlent des statues, des crucifix et des peintures en criant : « Si tu es Dieu, défends toi ».

En France les huguenots dévastent totalement de nombreuses églises du Midi et du Sud-Ouest. Aux Pays-Bas, en 1566,  des centaines d’églises et de monastères sont vidés de leurs ornements et de leurs images. Les attaques portent essentiellement sur les yeux, les bouches et les mains,  concentration qui révèle le souci qu’ont les iconoclastes de montrer que les idoles sont aveugles, muettes et sans pouvoirs. Dans son impuissance l’image dit son statut de symbole, dépourvu de toute vie et de toute présence du sacré. En ce sens l’iconoclasme transforme le statut de l’image.

Luther et Calvin condamnèrent les actions violentes et prônèrent un retrait organisé et tempéré des images. Dans les pays acquis à la religion réformée, exigeant le retour au seul verbe, la  vie des peintres et des sculpteurs vivant normalement de la réalisation d’images religieuses fut bouleversée. Ils durent émigrer et s’orienter vers la peinture de portraits. Ce fut le cas, par exemple, de Hans Holbein le jeune.

 

Les idées protestantes provoquèrent une « Contre-réforme » catholique. La doctrine sur la « présence réelle », niée par les protestants, provoqua une explosion de l’enseignement par l’image et de la décoration, le baroque, à l’opposé de la rigueur des temples protestants ou seul le verbe était toléré. Peintres et sculpteurs furent mis à contribution pour créer des images religieuses accessibles à tous, mais basées sur l’hyperbole c’est à dire l’exagération, afin d’obtenir, grâce à l’outrance, l’attention et l’intérêt du spectateur.

 

La révolution entraîna en France une nouvelle crise iconoclaste. Le verbe révolutionnaire  régnait.   Les façades de nombreuses églises furent ravagées par la décapitation des statues qui avaient échappé à la crise du XVIe  siècle et qui pouvaient avoir un éventuel rapport avec la royauté. Ainsi commença une ère nouvelle. L’image cessa de refléter un ordre cosmique ou religieux, pour revenir à à un humanisme éventuellement esthétique. Lorsqu’ elle s’échappe de l’information photographique, l’image n’est plus, désormais, le reflet d’un monde transcendant, mais un prolongement du monde intérieur de son auteur.

 

Evadons-nous un instant de la civilisation occidentale, pour évoquer succinctement les rapports du verbe et de l’image dans d’autres civilisations.

 

La religion musulmane qui règle la vie d’une partie de l’humanité est entièrement basée sur le verbe. Reprenant le commandement consacré à l’interdiction des images Mahomet dit un jour à sa femme Aicha « Les anges refusent d’entrer dans un logis où il y a une image »

 

 

 

Les copistes du Coran devaient donc respecter cette règle. Mais aucune règle n’empêchait d’enjoliver les caractères et les copistes créèrent, à la frontière des images figuratives et non figuratives, une calligraphie qui transformait l’écriture en une forme d’art ainsi que l’avaient fait les artistes chinois.

La religion de Mahomet interdisant absolument les images de Dieu et de l’être humain, les artistes orientaux exercèrent leur imagination sur les motifs ornementaux. Ils créèrent un motif de décoration délicat, l’arabesque.

En détournant les artistes des formes du monde réel, Mahomet les a poussés vers le monde imaginaire de la ligne et de la couleur pure.

 

 

Certaines sectes musulmanes ont interprété moins rigoureusement l’interdiction des images. Elles autorisèrent la peinture de scène et de figures pourvu que celles-ci soient sans rapport avec la religion. Les miniatures perses réalisées après le XIVe siècle, illustrant des récits romanesques, historiques ou légendaires puis plus tard aux Indes sous les souverains musulmans (Mogols) montrent la maîtrise qu’une discipline purement décorative avait apportée à ces artistes. Mais une nouvelle crise iconoclaste due à l’obscurantisme et au fanatisme religieux musulman des talibans, entraîna, en 2001, la destruction des bouddhas de Bamiyan.

 

Pendant plusieurs centaines d’années après la mort du Bouddha, au Ve siècle avant. J.C., sa représentation était proscrite et son histoire ainsi que son enseignement demeuraient du domaine du verbe. L’interdiction toutefois concernait essentiellement l’image mentale plutôt que de simples symboles de pierre. Aux environs du début de l’ère chrétienne les premières images  du Bouddha furent exécutées au Gandhara, magnifique fusion de l’art grec importé par Alexandre 300 ans plus tôt et de l’inspiration bouddhique.

 

 

Les bouddhistes utilisent un stade intermédiaire de représentation symbolique utilisant des gestes conventionnels (les mudras). Le verbe est ainsi manifesté par des gestes codifiés qui constituent un langage. C’est ainsi que les statues du Bouddha nous parlent.

 

 

Cette codification de l’image pour remplacer ou pour renforcer le verbe a parfois été empruntée par la civilisation occidentale. Le salut asiatique main jointe est devenu prière, mais le geste d’apaisement, paume en avant, utilisé par tous les arts asiatiques, puis par l’art chrétien, est devenu universel.

 

 

 

 

 

Spécifiquement chrétienne, l’image de la bénédiction, par contre, qu’elle soit orthodoxe ou latine transmet, en un instant, un message beaucoup plus intense que de longues paroles.

 

 

 

 

L’iconographie hindoue surprend toujours l’occidental. Le besoin de symboles élaborés et complexes écarte l’art des images du simple anthropomorphisme. Les hindous savent parfaitement que les idoles ne sont que des symboles sans aucun pouvoir. Ils les utilisent comme une base de méditation plus facile pour les esprits qui ne peuvent saisir aisément un trop grand degré d’abstraction.

 

En Chine quelques-uns des plus grands penseurs semblent avoir eu, sur les rapports du verbe et de l’image, des vues analogues à celle du pape Grégoire le Grand. Ils voyaient dans l’art un moyen de rappeler aux hommes les grands exemples de vertu. Confucius disait qu’une image vaut 5000 mots.

A partir du Ve siècle le Bouddha du repos éternel s’installa, mais il ne parvint pas à dominer le dragon de l’éternel changement, incarnation tortueuse du typhon sur la mer, de l’orage et du brouillard.

Sur le continent américain,  les images précolombiennes frappent par leur diversité et leurs tendances à l’extrême. Le Verbe, transmis par les idiomes mexicains et les images,  nous révèle un monde tourmenté par l’obsession et par l’angoisse.  Un monde exprimant l’effrayant, le terrifiant et le macabre.

 

 

Mais aussi un monde ou les images sculptées atteignaient une harmonie parfaite, de la hache trouée, avec coiffure de dauphin, du Veracruz central, au masque de jade maya de Pacal II.

 

Les images réalisées par les civilisations primitives ne connaissant pas l’écriture, paraissent souvent enfantines. Mais les artistes ne cherchent pas à reproduire l’apparence réelle des choses. Ils considèrent un seul élément comme tout à fait suffisant pour contribuer, avec le verbe, à l’invocation de leurs dieux.

Nous ne devons pas aborder ces images dans un but de décoration. Leur création, tout en se rattachant à la magie et à la religion, est en même temps une première forme d’écriture.

A la fin du XIXe siècle les constituants de la parole et de l’image se sont autonomisés. Les mots, support matériel de la parole se sont échappés.

« L’aboli bibelot d’inanité sonore »  est à interpréter à la lumière de la poésie symboliste et de la pensée Mallarméenne. Dans ce cas la parole et l’écriture cessent d’être des instruments de communication. Le sens qui est habituellement l’objet du langage semble être absent. Le poète n’a que la sonorité des mots pour faire un poème avec le néant.

 

Les images ont subi le même sort. La couleur et les formes s’autonomisent. Mallarmé a certainement contribué à la naissance de l’art contemporain. Sa poétique est proche de celle d’Odilon Redon et de son quadrige plein de mystère.

 

Au cours du XXe siècle des progrès techniques fulgurants ont bouleversé les rapports du verbe et de l’image. Depuis Gutenberg le verbe, grâce à l’imprimerie, avait bénéficié, sur l’image, d’une énorme avance de diffusion. L’invention du téléphone puis de la radio, permettant la transmission de la parole à distance, puis sa conservation par le phonographe et le magnétophone, ont contribué à aggraver le déséquilibre. L’extraordinaire talent oratoire d’Adolf Hitler, révélé aux foules par le microphone et la radio, entraîna le monde dans le chaos. C’est par la radio également que fut révélé l’appel du 18 juin et le visage de de Gaulle resta inconnu des Français jusqu’en 1944. En ces périodes de convulsion de l’histoire la suprématie du verbe était totale.

L’image avait pourtant commencé une lente évolution avec, au début du XIXe siècle l’invention de la lithographie puis, à partir de 1816, celle de la photographie qui demeura anecdotique jusqu’au début du XXe siècle. Le 28 décembre 1895 eut lieu la première projection publique des frères Lumière, acte de baptême de l’industrie cinématographique. Le cinéma fut d’abord de l’image en mouvement, avec accompagnement musical. En 1927 le verbe comble son retard et le cinéma devient parlant. A partir de la fin de la fin de la deuxième guerre mondiale l’image allait progressivement bousculer le verbe. Le rôle des images dans notre civilisation moderne nécessiterait à lui seul une longue discussion et nous ne pourrons donc que l’évoquer.

Les bandes dessinées ont remplacé le livre. Portée par la télévision, le cinéma, Internet et maintenant le téléphone portable, l’image séduit sans explication, impressionne l’inconscient, transmet de l’émotion, alors que le verbe nécessite une attention consciente et véhicule l’idée, la pensée formelle, la définition.

L’image peut créer des convictions sans fondement. N’étant pas contrôlée par la pensée ces convictions peuvent être arbitraires et même absurdes. Le sujet n’en a pas conscience puisqu’il se contente de les enregistrer. La publicité est basée sur ce pouvoir irrésistible et en abuse. Les images ont un pouvoir d’évocation très supérieur à celui de la parole. L’image des faits ou objets réels grâce à la photographie, au cinéma et à la télévision a sur l’opinion, un impact qui a transformé la perception du monde.

 

 

Deux photographies ont joué un rôle essentiel dans l’arrêt de la guerre du Vietnam : l’une montrait la jeune Kim Phuc, brûlée au napalm, s’enfuyant d’un village en flamme et l’autre qui valut le prix Pulitzer au photographe Eddie Adams : l’exécution en pleine rue d’un prisonnier vietminh dont les mains étaient attachées dans le dos. Ces images terribles furent plus efficaces que tous les discours pacifistes.

Très discutable, par contre, la publication des images de la mort en direct de la petite Omaya, lors d’une inondation dramatique en Amérique du Sud.

 

 

Quelques photographies suffisent à résumer les faits marquants de l’histoire contemporaine, beaucoup mieux que de longs discours.

Le passage en boucle, sur toutes les télévisions de la planète, des images d’attentats, constitue la base même de la stratégie terroriste.

L’attaque des tours de New York et leur effondrement en direct ont bouleversé le monde.  Les images de vagues et de cadavres après le tsunami de l’océan indien ont fortement ému l’opinion mondiale qui était restée totalement indifférente à la simple annonce seulement verbale, des 300 000 morts du dernier tremblement de terre en Chine.

         Dans des circonstances dramatiques la parole n’a plus qu’un pouvoir d’explication, de revendication. Elle est à la mode pour le soutien psychologique. Cela ne veut pas dire que le verbe ait perdu tout son pouvoir, mais il doit être répété sans relâche. La répétition de formules creuses pour ne pas dire plus, mais efficaces car adaptées au niveau moyen de réflexion, reste la base du discours politique. Nous en avons eu de très beaux exemples avec « la force tranquille », « les forces de progrès » et « l’ultralibéralisme ». La répétition dans une seule formule très courte comme la « république démocratique populaire » ce qui veut dire, à peu près, trois fois la même chose, confine au chef-d’oeuvre. Si cette répétition est nécessaire c’est que, comme saint Thomas, les foules contemporaines croient davantage ce qu’elles voient que ce qu’elles entendent. Pourtant si l’image, en particulier la photographie, était, au début, un témoin plus fiable que le verbe, verbe dont Talleyrand disait qu’il a été donné à l’homme pour dissimuler sa pensée, elle est devenue sans valeur légale avec le numérique qui permet toutes les modifications et tous les montages désirés.

Le verbe apprend à voir l’image, mais il peut aussi la faire mentir. La révolution roumaine fut un exemple d’utilisation mensongère de l’iconographie. Avec la télévision l’image a pris le pouvoir. Elle est dans l’immense majorité des cas réduite à du simple visuel, ramenant tout sur le même plan, sans distance et sans hiérarchiser les valeurs : les cadavres de Phuket sont séparés de ceux de Sumatra par la publicité d’une marque de lessive. Seul existe ce qui est vu. L’invisible s’en est allé. Le sonore se visualise, l’écrit est contaminé, souvent réduit aux gros titres autour d’une photographie. Le triomphe de l’image bouleverse la politique. L’acteur succède à l’orateur, Reagan et Schwarzenegger à Jaurès et à de Gaulle. Lorsque la parole semble conquérir un domaine nouveau qui lui semble réservé elle est immédiatement rattrapée, le téléphone portable devient vidéo et les web-cams poursuivent les internautes jusque dans leur retraite.

Cette évolution de l’image n’a cependant pas que des inconvénients. La diffusion télévisée d’une pièce de Molière ou d’un roman de Maupassant révèle ces œuvres en un soir, à plus de spectateurs qu’elles n’ont eu de lecteurs depuis leur écriture. Parfois l’image est magnifique et associée à la parole  elle devient un instrument incomparable de culture et de sensibilisation esthétique.

Ces exceptions devraient être un modèle.

……………………..

Arrivant au terme de notre propos, il est temps de revenir à notre Académie. Les relations de l’homme avec son entourage sont essentiellement basées sur l’audition et la vision, c’est à dire sur le verbe et l’image. Malheureusement, ainsi que le disait Goethe: « Le mot et l’image sont deux corrélations qui se cherchent éternellement ».

La succession des crises iconoclastes témoigne de ces rapports difficiles. Face aux dérives actuelles de l’image, la tentation est grande de se replier sur les mots. Mais la culture ne se limite pas aux merveilles du verbe. Depuis la préhistoire l’image et la musique sont des moyens de communiquer que l’on peut mettre à coté de la littérature. Ainsi que l’écrivait René Huyghe :

« Rembrandt exige sa place auprès de Pascal et de Beethoven, non loin de Dante »

L’activation de la commission des beaux-arts de notre Académie répond à cette exigence.

Les images peuvent soutenir ou illustrer le propos, parfois même le clarifier. Mais l’image n’est pas toujours souhaitable. Les sujets littéraires et la poésie relèvent en général du seul verbe.

Les sciences au contraire exigent le plus souvent schémas, tableaux et photographies. Elles sont parfois incompréhensibles en leur absence. L’image permet de démontrer, de convaincre, de pallier le déficit du langage, de découvrir.  

Le plan d’une bataille aide considérablement l’amateur d’histoire, pour la compréhension de son déroulement. « Un croquis vaut mieux qu’un long discours » disait Napoléon.

Mais l’image peut parfois masquer le discours et freiner la pensée de l’universel. Lorsqu’il s’agit d’arts plastiques, les mots ne font qu’accompagner et au besoin expliquer les images. Dans tous les domaines l’image contribue à la construction d’un savoir collectif.

Jean-Claude Léonide me rappelait récemment un proverbe chinois qui résume l’essentiel de notre réflexion et qui dit :

« Pour exprimer l’idée rien ne vaut l’image, mais qui s’arrête à l’image n’obtient pas l’idée, il faut oublier l’image pour obtenir l’idée »

Mais une part du réel échappe aux mots, c’est à dire à l’idée devenue sonore et transmissible. Dans certaines circonstances  des images peuvent exprimer ce que ces mots auraient été impuissants à traduire. Elles se font alors une place à coté de la poésie.

Les images ont fait progressivement leur entrée à l’Académie du Var. Elles ne tarderont pas y à trouver leur place et à devenir une tradition. Ainsi que l’écrivait Maurice Druon « qu’est ce qu’une tradition sinon un progrès qui a réussi ? ».

Je vous remercie de votre attention.

 

 

 

Réponse au discours de réception

par le médecin général inspecteur Bernard Broussolle

 

        

Après cette très belle conférence du professeur Jean-Paul Meyrueis, j’ai l’honneur et le plaisir de lui répondre au nom de tous ses collègues de l’Académie.

C’est en effet un plaisir personnel de recevoir un ami, médecin de la Marine, et de surcroît ancien professeur à l’Ecole d’Application du Service de Santé pour la Marine, à l’époque où   je la dirigeais.

 

Au début de votre discours, vous nous avez dit que vous ne deviez pas être un collaborateur facile. Je ne suis pas d’accord avec vous : vous aviez un caractère et une personnalité affirmés, et c’est toujours agréable pour le supérieur que j’étais à l’époque de travailler avec quelqu’un qui sait ce qu’il veut et qui ne cache pas sa pensée.

 

Vous avez rappelé que votre deuxième parrain, le docteur René Joly, qui avait beaucoup contribué à votre entrée dans notre compagnie, était hélas trop tôt disparu. Il était pour moi un très vieux camarade et j’aurais aimé qu’il soit aujourd’hui à ma place pour répondre à votre discours ?.

 

Chaque discours de réception nous permet de mieux cerner la personnalité de l’un des nôtres avec des facettes et des qualités toujours très diverses. Je ne peux  évidemment pas tous les citer. Mais, par exemple, nous avions l’année dernière un médecin radiologue devenu poète, le mois dernier un psychologue de formation devenu musicologue. Aujourd’hui, c’est un chirurgien, peintre, qui vient de nous révéler par son discours qu’il est un parfait connaisseur des arts. Tous illustrent bien la devise de notre Académie : « Sparsa colligo( je rassemble ce qui est épars, ce qui est divers) », et chacun d’eux enrichit nos connaissances personnelles.

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Le docteur Meyrueis a choisi un sujet qui se prêtait à la projection de très belles photographies que vous avez pu admirer. Après avoir défini la place du Verbe dès les origines de nos civilisations, il nous a brossé l’évolution parallèle de l’Image. Dans notre civilisation occidentale, le Verbe et l’Image ont eu souvent des rapports conflictuels, mais complémentaires que vous avez bien définis. Plus près de nous, l’apparition de l’impression, de la photographie, de la radio, du cinéma, de la télévision, et plus récemment encore du réseau internet avec ses images virtuelles, explique leurs nouveaux rapports dans nos civilisations mondialisées. La diffusion du Verbe, la diffusion  de l’information, devient presque immédiate, en direct dans nos foyers. Mais le choix de l’image qui l’accompagne, n’est pas neutre, ce choix  peut aider à nous faire une opinion ou à conforter celle-ci ; mais il peut au contraire la déformer. Nous l’avons fort bien senti par votre rappel judicieux de quelques exemples de situations récentes, qui sont dans toutes nos mémoires.

 

Mais revenons à votre discours, mon cher Jean-Paul, vous avez  émaillé votre verbe de magnifiques images, qui n’ont, bien sûr,  pas déformé notre jugement. Elles nous ont permis de mieux  comprendre l’évolution des rapports entre le Verbe et l’Image. Vous avez usé mais non abusé des Images, car, vous nous l’avez bien souligné dans votre conclusion, votre sujet s’y prêtait.

Chaud partisan de l’illustration de nos communications, puisque j’ai introduit à l’Académie la projection numérique, je trouve même que vous avez été peut-être trop prudent quand vous nous dites que les images ne font pas encore partie des traditions de notre Compagnie. Je trouve au contraire qu’elles y ont prit maintenant toute leur place, certes bien délimitée, mais souvent indispensable.

 

Il me reste un devoir bien agréable: celui de présenter à l’auditoire notre nouveau membre résidant. Mais est-ce bien utile, car le professeur Meyrueis est bien connu à Toulon, certes dans notre Académie où il a été élu membre associé en 2002 et membre titulaire résidant en décembre 2003, mais aussi  dans la vie civile toulonnaise, où tant de personnes ont eu recours à ses mains expertes de chirurgien orthopédiste. Mais cette présentation est une tradition, et je m’y plierai bien volontiers.

 

Jean-Paul Meyrueis est né en 1937 dans le Gard, à Lasalle, village du pays cévenol. Ses parents, originaires de Montpellier, s’étaient connus comme étudiants sur les bancs de la Faculté des Sciences. Sa mère en sort professeur de sciences naturelles, son père, quant à lui, y reste comme assistant. Il effectue parallèlement ses études de médecine pour accroître son bagage scientifique. De ses parents, Jean-Paul héritera la rigueur scientifique dont il fera preuve pendant toute sa carrière.

Mais ses parents ne restent pas à Montpellier. Son père, déçu  de ne pas obtenir un poste de professeur dont la promesse lui avait été faite, décide d’aller ouvrir un cabinet de médecin généraliste à Lasalle, pays de ses ancêtres. C’est donc là, un peu par hasard, que naît Jean-Paul en 1937. Il y effectue ses études primaires.

 Son père pendant la guerre, médecin des maquisards du Mont Aigoual, avait fait la connaissance de plusieurs toulonnais réfugiés, dont la famille de mon ami Frédéric Dumas, le plongeur, l’un des trois « mousquemers ». Ceux-ci, par la suite, le convaincront facilement de prendre la succession d’un cabinet médical à Toulon, quartier du Mourillon. C’est ainsi dans cette ville que le jeune Jean-Paul effectue ses études secondaires.

 

 Ayant choisi aussi la carrière médicale, il part une année à Montpellier pour faire son PCB dont il sort major en 1955. Mais la mer l’attire décidément à Toulon, il veut être médecin de la marine ; il y revient donc pour faire sa première année de médecine à l’Ecole annexe de Médecine Navale à l’hôpital maritime Sainte-Anne. Il est reçu en 1956 au concours d’entrée de l’Ecole du Service de Santé de la Marine de Bordeaux. Dès la deuxième année, il est major de sa promotion et le restera jusqu’à sa sortie. Parallèlement aux examens de fin d’année  à la faculté de médecine, il passe le concours d’aide d’anatomie puis de prosecteur, en vue de sa future spécialité de chirurgie à laquelle il pense déjà. Il est reçu aussi facilement à un concours hospitalier, celui d’externe des hôpitaux. Admissible à l’internat des Hôpitaux de Bordeaux, il n’a pas la possibilité de se présenter aux épreuves orales, devant embarquer en novembre 1961 pour la croisière d’application à bord  du croiseur école Jeanne d’Arc. Il soutient ensuite sa thèse, puis effectue une année à l’Ecole d’Application du Service de Santé de la Marine à Toulon dont il sort en 1963 major de sa promotion. C’est décidément une habitude pour lui …

Il est affecté comme médecin-major de l’aviso Paul Goffeny dont le port d’attache était Dakar. Il profite de ses stations au port pour commencer à préparer l’assistanat de chirurgie à la Polyclinique de la Marine.

 

         Après cette affectation outre-mer en 1963 et 1964, il rejoint à l’Hôpital maritime de Toulon le service de chirurgie du Professeur Jean-Claude Poupée qui l’aide à terminer sa préparation au concours de l’assistanat de chirurgie. Il est reçu, encore major, et devient en 1966 assistant de chirurgie à l’Hôpital maritime de Rochefort. Après un an d’assistanat , il a la chance d’être désigné comme chirurgien embarqué à bord nouveau navire-école, le porte- hélicoptères Jeanne d’Arc, pour une seconde croisière autour du monde en 1967-1968. Il revient à nouveau à Toulon  pour poursuivre son assistanat en 1968-1970. Assistanat très studieux, puisqu’il prépare et réussit  le concours du chirurgicat en 1970.

 Il est alors nommé chef de service à l’hôpital interarmées Emile Roux de Tübingen en zone d’occupation française en Allemagne. Il s’oriente définitivement vers la chirurgie orthopédique, et crée avec un collègue allemand le Centre franco-allemand de traitement des scolioses, qui sera par la suite le Centre le plus important d’Allemagne de cette spécialité.

En 1971, à nouveau à Toulon, il prépare l’agrégation de chirurgie. Brillamment reçu, il devient chef du service de chirurgie orthopédique et traumatologique de notre hôpital toulonnais.

Excellent professeur, très apprécié à l’Ecole d’Application du Service de Santé pour la Marine, dont j’étais le directeur, il sera élu titulaire de la chaire de Chirurgie Générale dans la Marine en 1981. C’est à cette époque que nous faisons connaissance, 25 ans déjà… Il effectue parallèlement des travaux de recherches très fructueux : il est l’inventeur du principe des « plaques adhérentes » pour le traitement des fractures. Ce principe a été adopté par les Ecoles de chirurgie des principales nations occidentales. Il est également le co-inventeur du « fixateur externe du Service de Santé des Armées » qui permet la contention des fractures ouvertes de guerre. Cet appareillage est ensuite adopté par de nombreuses armées et par des équipes humanitaires du Tiers-Monde.

Ses recherches et sa notoriété clinique le font élire membre du Directoire du Collège français des chirurgiens orthopédiques et traumatologues.

 

En janvier 1986 il quitte le Service de Santé des Armées pour une deuxième carrière, civile cette fois. Il exercera une activité libérale à la clinique chirurgicale Saint-Michel à Toulon. De 1993 à 1997 il en est le Président directeur général. Il n’en continue pas moins ses activités de chirurgien et de chercheur. Il a été pendant cinq ans président de la commission internationale de normalisation du matériel de traitement des fractures. De 1994 à 1998 il est aussi président de l’Union collégiale des chirurgiens et spécialistes de la région Provence-Côte d’Azur.

 

Il arrête définitivement son activité chirurgicale en 2000. Il est alors l’auteur de plus de cent communications scientifiques, de deux livres d’enseignement de la Société Française de Chirurgie orthopédique, et de deux chapitres de l’Encyclopédie Médico-Chirurgicale, la bible pour nos chirurgiens.

 

Prenant un repos bien mérité, il ne pouvait cependant pas rester inactif. Il est élu, comme je vous l’ai déjà précisé, membre associé de l’Académie du Var en 2002, puis membre actif résidant fin 2003. Il participe activement à la vie de notre Compagnie, en particulier par son engagement dans la commission informatique et audio-visuelle où il me rejoint et où j’ai pu apprécier toutes ses qualités et sa disponibilité. Il est aussi l’auteur de nombreuses communications, principalement dans le domaine artistique.

 

Jean-Paul Meyrueis est en effet un artiste comme vous avez pu le constater ce soir par son discours. Il est un très bon dessinateur, comme tous les professeurs d’anatomie que j’ai connus, à l’époque où les chirurgiens connaissaient encore l’anatomie !. Rappelez-vous, chers camarades médecins, les dessins anatomiques que faisaient au tableau noir, nos professeurs  Villemin ou  Dufour à la Faculté de médecine de Bordeaux.

La peinture est le violon d’Ingres de Jean-Paul Meyrueis. Nous avons pu admirer ses oeuvres au Salon des Beaux-Arts de l’Académie. Il tient sans nul doute ses dons artistiques de son père, qui, à la fin de ses consultations à Toulon, se précipitait dans quelques criques du Mourillon pour y composer de délicieuses petites aquarelles. Il partage ses talents avec son épouse, notre collègue, à laquelle, vous me permettrez de rendre hommage. Madame Anne Meyrueis, professeur agrégé de sciences naturelles, allie elle aussi  savoir scientifique et dons artistiques

L’activité du professeur Jean-Paul Meyrueis déborde les limites de notre Académie, puisqu’il a informatisé avec notre collègue Jean Perreau, les peintures et gravures du musée du Vieux Toulon. Il est aussi historien de l’art, s’intéressant particulièrement aux peintres varois du XIX e siècle. Laissez-moi vous dire encore qu’il prépare une histoire du Mourillon que nous attendons avec impatience.

 

Homme de Science et des Arts, curieux de l’histoire de sa ville, Jean-Paul  Meyrueis avait grandement sa place dans notre Compagnie. Nous nous félicitons de l’avoir élu parmi nous et nous attendons encore beaucoup de lui.

 

 

                                                        Bernard Broussolle