Monsieur de Buffon était-il un scientifique?

Anne Sohier-Meyrueis

              Georges Louis Leclerc devenu Buffon en 1733 par l’achat d’une terre, puis comte de Buffon en 1771 par la volonté du roi, s’intéressa aux mathématiques avant de faire des études de droit. Il s’essaiera à la médecine puis regardera vers la physique. Nommé à l’Académie des Sciences en 1733 en tant qu’adjoint mécanicien, c’est en naturaliste que 20 ans plus tard, il entrera à l’Académie française.
              Buffon trouva sa voie à l’âge de 32 ans à la suite du décès prématuré de l’Intendant du jardin et du cabinet d’histoire naturelle du roi, Charles du Fay qui le désignait dans une lettre de recommandation. Cette nomination surprit car on attendait pour ce poste important quelqu’un d’expérimenté, mais elle détermina la vocation du naturaliste qui, jusqu’à sa mort gardera un même rythme de vie, six à huit mois à Montbard où il écrivait et le reste du temps à Paris où il se consacrait à sa charge.
              Considéré comme un homme de sciences, il est étrangement absent des manuels tandis qu’il figure en bonne place dans la littérature. Son œuvre scientifique justifie-t-elle sa réputation?

L’homme du Muséum.

              Au 18ème siècle fleurissaient les « cabinets de curiosités », collections hétéroclites où s’entassaient les « merveilles de la natures ». La charge d’intendant du cabinet du roi, à la fois administrative et scientifique, consistait à gérer l’institution et à mettre en valeur les collections royales.
              Toute sa vie Buffon recueillera les minéraux, les insectes, les animaux naturalisés, les plantes séchées  qu’il fallait ensuite nommer, étiqueter et ranger. Il achetait parfois fort cher des spécimens rares ou même des collections entières (en 1769 la collection de minéraux du roi de Pologne). Son cabinet devenu célèbre fera l’objet de donations ; le roi de Prusse lui confiera ses porcelaines et le roi de Danemark ses  minéraux. Il lui arrivait de forcer la main aux donateurs. C’est ainsi qu’en 1757, le legs Réaumur qui était destiné à l’Académie des Sciences se retrouva au cabinet du roi.

               C’est à Louis XIII que l’on doit la création du jardin dont l’édit de fondation fut publié en 1635. Collection de plantes médicinales, il était destiné aux étudiants en médecine mais on y enseignait également la chimie, une science nouvelle que la faculté boudait.
               Buffon eut l’immense mérite de transformer un simple jardin d’apothicaire en un véritable jardin des plantes. Il y introduisit des espèces exotiques que les voyageurs lui rapportaient des quatre coins du monde. Inlassablement, il l’embellit, l’agrandit. En 1777, alors âgé de 70 ans, il achetait encore de nouveaux terrains en direction de la Seine.
              Travailleur infatigable, il avait toujours un projet d’avance. L’achat de l’hôtel de Magny lui permit d’installer confortablement la direction de l’institution qu’il dotera d’un amphithéâtre d’anatomie et de vastes serres.

              Il vouait ne véritable passion à son œuvre avançant lui-même l’argent nécessaire aux travaux et attendant que l’Etat impécunieux, le rembourse. A sa mort, Paris possédait le plus beau cabinet d’Europe.
              Buffon qui n’était pas intéressé par l’enseignement sut s’entourer de brillants pédagogues: Le Monnier, Jussieu, Portal etc… Deux jours par semaine, le jardin ouvert au public, était un lieu de rencontre pour les savants et les philosophes.
             Buffon mourut à la veille de la Révolution que son institution traversa sans encombre. En 1793, elle devint "Jardin des plantes" et "Muséum". Avec dix départements de recherche, le Muséum assure toujours par son enseignement et ses publications un rôle de premier plan dans la diffusion des Sciences de la Nature. Des collections ont été restaurées. Depuis 1994, date de sa réouverture, la grande galerie de l’Evolution attire un nombreux public.
              Cette partie de l’œuvre de Buffon est un indiscutable succès ; il fut un administrateur efficace. La pérennité de l’institution est une réponse aux détracteurs qui, à l’époque, critiquèrent sa gestion.

L’histoire naturelle :

Un projet démesuré.

              L’administrateur du cabinet du roi devait rédiger un "Catalogue raisonné" des collections. L’idée visiblement séduisit et même enthousiasma Buffon qui décida d’élargir le sujet et d’écrire une "Histoire naturelle générale et particulière" traitant de l’ensemble de la nature. Nous sommes à l’époque des grandes entreprises éditoriales: Diderot et d’Alembert travaillaient à l’Encyclopédie.
              Il voit très grand : "l’histoire naturelle prise dans toute son étendue est une histoire immense, elle embrasse tous les objets que nous présente l’univers…".
              Il est vraisemblable qu’en 1739, Buffon qui n’était pas encore naturaliste, ne mesurait pas l’ampleur de la tâche. Le projet était un insensé et l’œuvre gigantesque sera le travail de toute sa vie. Il mourra avant d’avoir terminé.
              15 volumes étaient initialement prévus; il y en aura 36 parus entre 1749 et 1789, le dernier étant posthume. Il traitera de l’homme, des animaux essentiellement les mammifères qu’il appelle quadrupèdes et de quelques oiseaux. Pris par le temps, il délaissera les oiseaux pour s’intéresser aux minéraux puis à l’histoire géologique de la terre. Il délèguera les reptiles et les poissons et oubliera les plantes.
              Dépassant la simple description, il tentera des explications générales des phénomènes de la nature dont il essaie de trouver les lois; il construira ainsi une sorte de philosophie biologique. Par la qualité du style, qui pour lui signe la qualité de l’homme, Buffon espérait atteindre un vaste public; son œuvre se veut en effet à la fois scientifique et vulgarisatrice. Il cherchait à plaire, à convaincre et son entreprise fut couronnée de succès.
              L’Histoire Naturelle éditée par l’imprimerie royale et aux frais de l’Etat, connut à l’époque plus de succès que l‘Encyclopédie. On compte ensuite pendant un siècle et demi, une cinquantaine d’éditions françaises et étrangères de ses œuvres complètes ou partielles, un véritable Buffon Business.

              Il y aura un Buffon pour les enfants, Buffon pour les dames, Buffon des familles et même un petit Buffon moral et religieux… ce qui, lorsqu’on connait un peu le personnage, ne manque pas de piquant.
              Son travail s’est étalé sur près de 50 ans. Il en résulte des répétitions et aussi des contradictions au fur et à mesure que sa pensée évoluait mais ces contradictions ont peut-être contribué au succès de l’œuvre en touchant des publics très différents par le jeu des morceaux choisis. Ainsi au 19ème siècle, il sera revendiqué à la fois par les cléricaux et par les anticléricaux... La dernière édition complète date de 1885.

Les méthodes de travail.

              Pour écrire l’œuvre de sa vie, Buffon collecte les connaissances dans la plus pure tradition du 18ème siècle. Savoir livresque, travail de compilation ; ses sources sont multiples.
              Il a recours aux Anciens encore considérés comme détenteurs de vérités indiscutables, à l’histoire naturelle d’Aristote, à Pline qui s’était lui-même inspiré du philosophe grec. Buffon reprend et amplifie leur argumentaire et on doit à cette collaboration posthume un certain nombre d’explications surprenantes notamment sur les questions de physiologie.
              Il recueille des témoignages. Comme son contemporain et ennemi personnel le suédois Linné, il organise tout un réseau d’informateurs qu’il nomme "Correspondants des jardins du roi". Ils lui rapportent des spécimens pour le cabinet et des descriptions d’animaux exotiques observés lors de leurs séjours dans de lointaines contrées : Saint Domingue, Cayenne, Pérou … où notre savant ne mettra jamais les pieds mais qu’il peint avec enthousiasme, pour des lecteurs qui eux non plus n’y iront pas. Ses marais grouillent de reptiles, son désert est effrayant. "Qu’on se figure un pays sans verdure et sans eau, un soleil brûlant, un ciel toujours sec, des plaines sablonneuses… une terre morte… écorchée par le vent laquelle ne présente que des ossements…". Si certains articles sont écrits par d’autres, Buffon a toujours le dernier mot, relisant et corrigeant lui-même le texte initial.
              Il s’adjoint des collaborateurs directs. Le premier d’entre eux, Daubenton, le médecin de Montbard, cosigne les trois premiers volumes de l’Histoire Naturelle; il sera nommé "Garde et démonstrateur du cabinet d’histoire naturelle". Daubenton était un véritable homme de Sciences observant, mesurant, disséquant. Il écrira pour l’Encyclopédie de Diderot. Son style épuré plait modérément au maître que la "tripaille" dégoûte et leur collaboration s’achèvera en 1767.
              Buffon qui avait parfaitement compris le rôle de l’image, fait appel à Jacques de Sèves pour l’illustration. A raison de 60 planches par an, ce dernier réalisa environ 2000 dessins qui, pour l’époque, ont un réel intérêt scientifique. Une planche de Sèves c’est d’abord l’animal, puis son squelette sur une borne, puis si elle existe, une partie caractéristique comme les bois, la denture ou le pied. Les planches sont ornementées et les animaux présentés dans des décors idéalisés sans aucun rapport avec la réalité : colonnes, palais ou temples grecs.
              On doit au dessinateur Martinet les belles planches colorées qui illustrent les oiseaux.
              Buffon recommande l’expérimentation qui doit confirmer la théorie. Pour lui, il peut d’ailleurs s’agir d’une simple observation. C’est ainsi qu’il observe la croissance circulaire des arbres de sa pépinière et la rapproche des modalités de la croissance des os. Il réalise quelques expériences douteuses dont furent victimes les animaux de son zoo de Montbard. Plus tard, lorsqu’il s’intéressera au refroidissement de la terre, des jeunes femmes, à la peau réputée plus sensible, devaient noter le moment où il leur était possible de toucher des boules métalliques préalablement chauffées à blanc dans la forge de Montbard.
               Pour les observations microscopiques, il s’était assuré la collaboration de John Tuberville Needham qui lui prêta son microscope. Les interprétations sont incertaines mais excusables car nous sommes au tout début de la microscopie.

L’œuvre.

Buffon le zoologiste.

              Dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert l’histoire naturelle est définie comme une science de mémoire par opposition aux mathématiques, sciences de raison. Il existe deux sortes de naturalistes, ceux qui classent et ceux qui décrivent. Malgré son passé, Buffon manifesta très vite une réelle défiance vis à vis des mathématiques. La classification lui faisait horreur. Il lui restait donc la description.

Les monographies.
              Dans l'Histoire Naturelle, chaque animal mammifère ou oiseau fait l’objet d’un chapitre. Buffon y regroupe tout ce qu’on sait à l’époque, mettant ainsi au point les premières monographies zoologiques. L’article comporte, suivant un plan constant, la description rédigée par Buffon puis l’anatomie écrite par Daubenton. Viennent alors des considérations sur l’élevage, les maladies, les habitudes, l’utilité de l’animal et même quelques digressions, fruits d’un esprit vagabond. Ainsi dans le chapitre sur le bœuf, il vante les avantages du régime végétarien et à propos du cerf, il fait un éloge appuyé de la chasse. La partie anatomique disparaitra lorsque cesse la collaboration de Daubenton.

              La description est certes pittoresque mais le portrait physique de l’animal est à peine esquissé tandis qu’il s’attarde sur le côté moral suivant ainsi Aristote qui trouvait chez les animaux les "traces des états psychologiques" de l’homme. Sa zoologie, très éloignée de la conception qu’on peut en avoir actuellement, est donc fortement anthropomorphique: tous ses animaux ont des sentiments humains. Le chat est un domestique infidèle qu’on ne garde que par nécessité "malice, caractère faux, naturel pervers", il "ne regarde jamais en face". L’éléphant "joint le courage, la prudence, le sang froid, l’obéissance". La brebis allie "faiblesse et stupidité" et le zèbre est taxé de "froideur" par rapport à l’âne.
              Lorsque Buffon décrit le comportement des animaux, certains veulent voir en lui le premier éthologue. Mais il s’intéresse surtout à la reproduction et une fois de plus, les bêtes ont des tempéraments impétueux et des manières de grandes coquettes… Le lapin est "vicieux" tandis que le chat a une femelle "ardente". Le porc "immonde" est le dernier de tous car c’est celui dont "les sensations se réduisent à une luxure furieuse et à une gourmandise brutale".

L'ennemi de la classification
              Buffon manifesta toute sa vie une hostilité déclarée à l’égard de Linné, l’auteur de "Systema naturae", qu’il accabla de son mépris. L’agressivité était d’ailleurs unilatérale car le suédois l’ignorait superbement. Ses attaques virulentes visaient l’homme de la nomenclature et de la classification.
              Botaniste passionné, Linné a décrit et classé 7 700 espèces de plantes et 4 400 espèces animales dont beaucoup d’insectes. Le système qu’il mit au point repose sur l’anatomie. Ainsi en botanique, il considère la fleur et plus particulièrement les étamines et le pistil qu’il appelle joliment « maris et femmes ». La classification moderne ou taxonomie a conservé de Linné le principe de progression dichotomique allant du général au particulier mais dans le détail, elle a été complètement revue.
              Par contre son système de nomenclature binominale est encore en vigueur ce qui prouve sa qualité. Deux termes latins désignent respectivement le genre et l’espèce et une lettre le botaniste qui a nommé :

                                              " Linum (genre) narbonense (espèce) L. (Linné)."

              Buffon lui, est contre toute nomenclature officielle. Considérant, à tort, qu’il n’y a pas plus de 200 espèces de quadrupèdes sur terre, pourquoi dit-t-il devrait-on se surcharger la mémoire… "Jargon et phrases au lieu de noms simples… bon pour les écoliers qui ont d’autant plus de respect pour leur maître qu’il a l’art de présenter les choses les plus claires… sous le point de vue le plus obscur…". Il souhaite conserver les noms vernaculaires ce qui n’est pas sans créer quelques confusions. Qu’est-ce qu’un polatriche ? "ni écureuil, ni rat, ni loir…". Et son origine géographique incertaine allant de l’Amérique du Nord à la Lituanie n’éclaire pas le problème. Dans son désir de simplification, il condamne également l’anatomie " qui nomme".
              La classification de Linné était basée sur des caractères faciles à observer. Buffon la refuse catégoriquement arguant du caractère arbitraire des critères retenus. Pourquoi dit-il se baser sur "le nombre de doigts, ou des ergots, des dents ou des mamelles" plutôt que sur n’importe quel autre caractère ? Lui, il va classer les animaux suivant des caractères moraux et en fonction de leurs relations avec l’homme occidental. Il y aura dans ordre décroissant les animaux domestiques, les animaux sauvages d’Europe, puis les sauvages exotiques avec tout à la fin et pour des raisons philosophiques, les singes, nos dérangeants cousins. Pour des raisons socio-politiques, il y aura des espèces nobles, le cheval, le cerf… et les animaux inférieurs le lapin, la brebis.
              Le cheval sera le premier de tous car "la plus noble conquête que l’homme ait jamais faite est celle de cet animal fougueux qui partage avec lui les fatigues de la guerre et la gloire des combats". Le cheval est le premier du fait de sa place dans la vie et dans l’imaginaire de cette époque. Buffon témoignant ainsi des intérêts de sa caste, cherche à flatter les grands, ses lecteurs. Logiquement le chien viendra immédiatement après puisque, à la chasse, "il suit le cheval".

Le genre et l’espèce.
              "Les ordres, les genres, les classes n’existent que dans notre imagination" aime-t-il à dire. Sur le fond, il a certes raison car "les espèces distinctes de Linné sont-elles filles de la nature ou divisions arbitraires de naturaliste ? "
             Disposant de l’extraordinaire outil qu’est la biologie moléculaire, la classification actuelle s’oriente vers la cladistique qui s’attache à reconstituer les liens de parenté entre les espèces en comparant leurs ADN. Mais, dans une situation aussi confuse que ne l’était celle de l’Histoire Naturelle au 18ème siècle, la première chose à faire était d’essayer de mettre de l’ordre. Linné l’avait compris et les pages de nos flores et de nos faunes actuelles sont pleines du (L) qui désigne Linné. On n’y rencontre jamais le (B) de Buffon.
              En fait, le refus de la classification répondait chez Buffon à un réel souci biologique: il essayait de cerner la notion d’espèce en s’appuyant sur un critère physiologique, en l’occurrence, la reproduction qu’il appelait génération. "cette chaîne d’existences successives, d’individus qui constituent l’existence réelle de l’espèce". Interfécondité et capacité d’engendrer une descendance féconde; sa définition de l'espèce est toujours valable. Ainsi, malgré des différences, les chiens sont interféconds donc ils appartiennent tous à la même espèce. L’âne et le cheval produisent un mulet stérile, "indigne de faire race" donc "l’âne est un âne".
              Avec le temps, Buffon finit par admettre que certains animaux qui se ressemblent comme le chien, le loup, le renard et le chacal pourraient bien être "des branches dégénérées de la même famille". Puis poussant le raisonnement, que l’âne "Est un cheval dégénéré sur plusieurs générations par le climat, la nourriture…". Enfin "L’âne et le cheval viennent… de la même souche par succession fortuites de chevaux dégénérés".
              Sans parler de mutation, terme qui n’existait pas alors, Buffon comprenait d’un coup : la variation sous l’influence du temps et du milieu, l’hérédité des caractères acquis, la filiation des espèces, le caractère aléatoire des variations et implicitement cette notion de genre qu’il a tant combattue chez Linné. Il faisait entrer le hasard dans la lignée de la vie.
              Toutes ces idées reprises dans différents chapitres sont absolument révolutionnaires. Il le comprend "si tout cela était acquis, il n’y aurait plus de bornes à la puissance de la nature". Puis prudemment, termine sur une déclaration d’orthodoxie religieuse : "mais non, il est certain par la Révélation que tous les animaux ont participé à la grâce de la Création que les deux premiers de chaque espèce et de toutes les espèces sont sortis tout formés des mains du créateur".
              Beaucoup considèrent qu’en s’attaquant au fixisme, à la constance d’espèces crées, Buffon se pose en précurseur de son élève Lamarck, le père du Transformisme et ouvre ainsi la voie à Darwin l’Evolutionniste dont les théories font l’objet de polémiques qui, au lieu de s’apaiser avec le temps, s’amplifient actuellement du fait de divers intégrismes.
              En fait, Buffon pense que Dieu a fait quelques modèles de base, treize "espèces nobles" dont la liste est étonnante. On y trouve, à côté de l'homme, de gros animaux comme le lion, puis l'ours, l'éléphant ou le tapir puis la taupe. Avec le temps, les prototypes dégénèrent en perdant leur taille et leurs qualités natives. Actuellement au départ, puis à chaque étape cruciale de la Vie notamment lors des extinctions de masse, on conçoit des espèces discrètes et peu spécialisées capables de s’adapter et de résister à un environnement hostile.

L’anatomie comparée.
              Dans leur souci de trouver un ordre dans la nature Buffon et Daubenton l’anatomiste établissent que les êtres vivants sont construits sur un même plan. " L’être suprême n’a voulu employer qu’une idée.". «prenez le squelette d’un homme, inclinez les os du bassin, accourcissez les os des cuisses, des jambes et des bras, allongez ceux du pied et de la main, soudez ensemble les phalanges, allongez les mâchoires en accourcissant l’os frontal et enfin allongez l’épine du dos ce squelette cessera de représenter la dépouille d’un homme et sera le squelette d’un cheval… »
              Puis il généralise à « tous les quadrupèdes, les oiseaux les poissons et jusqu’à la tortue ».
              Déjà initiée par Aristote, l’anatomie comparée est vraiment née avec Daubenton avant de s’épanouir avec Geoffroy Saint Hilaire et Cuvier. Cuvier était fixiste; paradoxalement, son anatomie comparée sera au 19ème siècle l'un des socles de l’Evolutionnisme.

La génération (reproduction).

              Dès 1746 Buffon travaille à un traité sur la génération. L’aspect mystérieux de la reproduction " cette propriété commune à l’animal et au végétal, cette puissance de produire son semblable" le passionne. Il faut dire qu’au 18ème siècle le mystère était total. On ne s’occupait pas du fonctionnement des êtres vivants et la physiologie, «économie animale», constituait l’inaccessible "envers du décor".
              20 siècles après Aristote on n’avait pas progressé. Le philosophe grec restait la référence absolue et le discours tenait lieu d’explication. On était réduit à présumer à défaut d’expérimenter ce qui malheureusement n’empêchait pas d’affirmer. Tout naturellement Buffon accumule les erreurs grossières dont la liste serait interminable. Balayant les hypothèses qui avaient cours, il élabore sa fameuse " théorie du moule " qu’il reprendra tout au long de son œuvre.
               " Il n’y a point de germe préexistant mais une matière organique toujours prête à se mouler… ". Il croit avoir vu ces molécules organiques "animées et universelles". En fait, lorsqu’au cours de l’année 1748, assisté de John Needham, il poursuivit d’interminables séances d’observations microscopiques sur les "liqueurs séminales" mâles ou femelles au cours desquelles il a sans doute entrevu des spermatozoïdes qu’il assimile aux molécules organiques. Il pense que "les être organisés sont constitués de ces parties organiques" que la nutrition fait pénétrer dans toutes les parties du corps. Et en bon maître des forges, il invente ce moule intérieur, fruit de son imagination fertile, dans lequel les molécules organiques s’intègrent pour assurer la croissance ou bien, lorsqu’elles sont en excès, donner naissance à un nouvel organisme. "Le corps de l’animal est une espèce de moule dans lequel la matière s’assimile et se modèle".
               Nous sommes évidemment au stade de la pure spéculation présentée comme une vérité mais, à sa décharge, ses prédécesseurs et ses contemporains n’en faisaient pas moins. Il pose le bon problème de l’intégration à l’organisme des molécules absorbées par l’alimentation mais il ne peut fournir la réponse puisque nous la connaîtrons au 20éme siècle. Quant à la fécondation, elle sera observée pour la première fois en 1854 dans la goutte d’eau de mer où Thuret avait mélangé des gamètes mâle et femelle de fucus, cette algue brune qui couvre les rochers de nos côtes atlantiques.

Buffon anthropologue

              En 1749 Buffon aborde l’Histoire Naturelle par un très long exposé sur une espèce "majeure" : l’homme. Traitant des spécificités anatomiques et des mœurs, s’attardant longuement sur les coutumes des populations lointaines, Buffon fait ici un travail d’anthropologue.


              Il reconnaît à regret l’animalité de l’homme. "La vérité la plus humiliante pour l’homme c’est qu’il doit se ranger lui-même dans la classe des animaux auxquels il ressemble par tout ce qu’il a de matériel". L’idée était déjà présente chez Platon mais Buffon se moque ouvertement de Linné qui, quoique profondément chrétien, classe les humains avec les grands singes dans un même genre : Homo. Buffon lui, relèguera au dernier rang des animaux exotiques ces singes dérangeants, ces "masques trompeurs de l’homme" qui ne sauraient même pas être des humains dégénérés.
              Buffon veut bien admettre que l’homme appartient au règne animal mais il y constitue une classe à part entière, la première de toutes " faite pour régner sur la terre ".
              Anthropocentrisme et eurocentrisme; le portrait qu’il fait de l’homme européen est saisissant. A lui "la force et la majesté", "tout marque sa supériorité sur tous les êtres vivants. Il se tient droit et élevé, son attitude est celle du commandement, sa tête regarde le ciel et présente une face auguste".
              Ce constat de supériorité absolue et indiscutable a deux conséquences.
              Tout d’abord, puisque "Nous devons légitimement nous donner la première place dans la nature" qui est "inépuisable", nous avons le droit, sinon le devoir, de venir à son secours. " assainir, défricher, peupler un pays c’est lui rendre de la chaleur pour des milliers d’années". La nature sauvage lorsqu’elle échappe à l’homme est "horrifique", "immonde" et peuplée d’animaux "hideux" qu’il convient de tuer. Tandis que la nature cultivée est "brillante et pompeusement parée". A ce compte, il est difficile de faire de Buffon le père de notre "développement durable".
              Ensuite, l’Européen civilisé représente l’homme initial supérieur à tous les autres qui ne sont que des formes dégénérées. Il n’est pas tendre avec les "sauvages". "Le regard stupide ou farouche. Les oreilles, le corps et les mains velues, la peau dure comme un cuir noir et tanné. Des mamelles longues et molles, la peau du ventre pendante jusqu’aux genoux… hideux tout couvert d’une crasse empestée" mais à l’intérieur "il est rempli de pensées". Donc c’est un homme.
              A une époque où pour amuser les foules, on exhibait volontiers dans les zoos des grands singes et des primitifs, Hottentots, Inuits ou Canaques, Buffon fidèle à son critère biologique de fécondité proclame qu’il n’y a qu’une race humaine "l’homme blanc en Europe, noir en Afrique, jaune en Asie, rouge en Amérique n’est que le même homme teint de la couleur du climat". Il préconise d’ailleurs deux moyens pour "laver" les noirs, soit les transporter dans les pays nordiques, soit les croiser avec des blancs.
              Ainsi, malgré quelques écarts de langage courants à son époque, Buffon ne peut être tenu pour responsable de l’anthropologie raciste qui sévira plus tard, au 19ème siècle.

Buffon géologue.

              Buffon aimait la géologie cette histoire notre planète terre qu’il croyait née d’une collision d’une comète avec le soleil. C’est par l’histoire de la terre qu’il commence sa carrière; c’est par l’histoire naturelle des minéraux qu’il la termine.
              Publiées en 1778, les Epoques de la nature sont sans doute une des pièces maîtresses de son œuvre. L’histoire de la terre y est divisée en sept périodes allant de la formation des planètes à l’homme ; l’étendue du sujet est à la mesure d’un esprit qui souhaitait "percer la nuit des temps". Même si en l’absence de moyens fiables, les erreurs abondent, c’est ici qu’il faut chercher les idées qui ont contribué à faire avancer la science.
              Il fait exploser la chronologie biblique. A partir de ses expériences, certes un peu naïves sur le refroidissement de boules métalliques, il réfute les 6000 ans accordés par la tradition à la terre et lui accorde 75000 ans. Ses manuscrits prouvent qu’il est allé jusqu’à 3 millions d’années mais il ne l’a pas publié afin de ne pas effrayer ses lecteurs.
              "Le temps est le grand ouvrier de la nature". Belle phrase pour un géologue !
              Il a même tenté une chronologie absolue mais là, il faudra attendre Rutherford et la datation isotopique.
              Il comprend l’origine animale et marine des calcaires."La mer couvrant la terre actuellement habitée a nourri les animaux à coquille dont les dépouilles forment les substances calcaires". Fasciné par les Mammouths découverts en Sibérie et par les "cornes d’Ammon" si abondantes dans les calcaires bourguignons, il comprend la nature des fossiles qu’il appelle "monuments". Ce ne sont pas comme l’affirme Voltaire des coquilles abandonnées par des pèlerins mais les reste d’espèces disparues. Pour lui les espèces éteintes sont les archives de l’histoire de la terre; dans ce sens Buffon est le premier paléontologue.
              En plus des idées générales, on trouve dans ces chapitres, perdues dans un fouillis inextricables de phrases interminables, des notions très modernes comme le réchauffement de l’air des villes par l’activité humaine. Est-ce un visionnaire ou un précurseur inconscient qui évoque la séparation des continents ou le remplissage de la Méditerranée "lorsque la porte du détroit de Gibraltar s’est ouverte"?

Conclusion

              Lire Buffon ne laisse pas indifférent. Ses phrases interminables, ses tournures emphatiques et ses déclarations péremptoires et fausses surprennent ou irritent.
              On peut, pour essayer de comprendre, le replacer dans le contexte de son époque mais il faut bien reconnaître que ses contemporains eux-mêmes ne furent pas tendres avec lui. S’il a bénéficié de l’amitié de Rousseau et si ses chamailleries avec Voltaire furent sans gravité, il a eu de nombreux détracteurs. Les scientifiques, ceux dont l’œuvre a laissé une empreinte durable l’accablent. Réaumur lui était franchement hostile évoquant des hypothèses "alambiquées". Cuvier et Lamarck ne l’appréciaient pas. Daubenton son ancien collaborateur se déchaînera après sa mort mettant en garde contre "les écrits de naturalistes qui mêlent magie de l’éloquence à la vérité simple de l’histoire naturelle". Qui était Georges-Louis Leclerc, l’homme qui écrivait en manchettes et jabot de dentelle, celui que d’Alembert appelait le "grand phraseur"?
              Un bâtisseur ?       Oui. Le Muséum en témoigne.
              Un scientifique ? Dans le sens ou nous l'entendons de nos jours: non. Sa science était déjà périmée en cette fin du 18ème siècle quand Lavoisier son contemporain faisait des découvertes fondamentales. Travailleur infatigable, Buffon a négligé "les petites attentions d'un instinct laborieux qui s'attache à un seul point". Son ambition était d'ailleurs de faire une œuvre philosophique et avec "les grandes vues d'un génie ardent qui embrasse tout d'un seul coup d'œil" de découvrir les lois générales qui régissent la nature. Il a donc conçu de grandes théories; malheureusement elles sont fausses. Buffon fut un penseur qui a eu des intuitions extraordinaires mais faute de les avoir approfondies et mises en valeur, il reste l'homme qui a raconté des petites histoires d'animaux.

Bibliographie.

- Aristote.
Histoire des animaux. Livres VIII-X 1969; De la génération des animaux 1961; Les parties des animaux. Texte traduit par Pierre Louis. Collection des universités de France sous le patronage de l’Association Guillaume Budé. Société d’édition Les belles lettres. 1993.

- Lettre d’information du Muséum. (n° 5)

- Dorst Jean.
Buffon un génie de son siècle, un précurseur du nôtre.
Académie française. Deuxième centenaire de la mort de Buffon. 14 juin 1988.

- Editions Gallimard.
La Pléiade (2007).
Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon.

- Lagarde et Michard. XVIIIème siècle.

-Les cahiers de Science et vie.
Série les pères fondateurs de la science.
N° 23 octobre 1994.

- Les sciences de la vie dans la pensée française au XVIIIème siècle.
Bibliothèque de synthèse historique.
Albin Michel.

- Salvi Claude.
Le grand livre des animaux de Buffon.
La Renaissance du livre.