Éloge du passeur

Chacun invente l'autre rive. Imagine l'espace inconnu qui tiendra ses promesses. On se retrouve à l'embarcadère, transis d'angoisse. Face à l'ombre qui désigne d'un geste où prendre place. L'ombre déjà nous guide. La perche s'enfonce dans les vases. Nul ne parle. De peur de faire basculer l'esquif dans les ténèbres.

Le passeur s'est avancé trop loin. Par quel élan poussé? Il a franchi les limites. Perdu ses repères. Il ne s'est pas aperçu que sa barque était vide. Plus de passagers. Ne reste des rameurs que leur propre rumeur. Une eau noirâtre les remplace. Mais on les reconnaît encore à leurs reflets. À moins qu'on ne le rêve.

Tu traverseras le fleuve avec ta charge d'âmes. Sans regarder en arrière. La Loi défie le temps dans son achèvement. Qu'advient-il quand la force décline? Que la nuit emplit la tête. Devient dure comme pierre. Tu traverseras la matière. Tu passeras par l'épreuve du feu. De l'autre côté, le fleuve sera calme et limpide. Tu tremperas les lèvres dans la douceur des eaux.

Qu'importe la mort, son mutisme, si, à l'envers du temps, revient l'image du départ? Si le chant rebrousse chemin vers le cœur. Si les fantômes prennent consistance sous les paupières closes. Est-ce toujours trop tard, trop tôt, qu'on embarque? L'ombre attend sur le quai. Le passeur à la même place. Il est l'heure de dénouer la corde autour du dernier mot.

Jean-Max TIXIER