Récitante

 

Voix
Flux de toi
Sortilège mouvant
Tes lèvres roses en longs frémissements
Tisonnent un brasier de paroles qui le brûlent,
Lui, le spectateur inattendu
Drapé de sa trop pesante vertu,
Et la vie en cet instant le bouscule.

Au creux du vallon la morne cité
Se ronge dans un océan d'ennui.
Il gravit la colline, l'obscurité
L'environne en sa fraîcheur de lune et sans bruit
Il monte les degrés du temple et transpire
Des larmes de sang bleu sur son corps triste.
Mais quand il atteint le sommet de la piste
La nuit à ton seuil clair se déchire
Fragmentée en sa lumière artificielle
Tombant de gros yeux noirs aux larges prunelles.

Accueille-le, l'esseulé, les poches pleines
De poings crispés, l'inconstance à sa traîne,
Vers ton Olympe allongeant sa foulée.
Une attente fiévreuse ruisselle
Déborde son silence et l'interpelle,
Refoule le néant qui lui semblait destiné.

Ce gouffre noir, cet obscène cratère
Où seraient engloutis les ombres de la terre,
Tous les oiseaux, tous les soleils blessés
Le temps sans limite et l'espoir en souffrance
Le vent d'octobre et l'amour oublié
Et de soi le cri de la délivrance.

Mais ce soir l'horizon flamboie
Le bonheur lui dit son nom.
Fasse le ciel qu'il le croie!
Il prenait sa source chez Aragon
Et c'est ta sublime voix qui l'offre,
Laissant couler les vers de l'urne des poèmes
Comme autant de trésors cachés dans un vieux coffre
Des étoffes, des rubis, des diadèmes
Pour qu'ils revêtent le corps du désir
Ceignent les hauts fronts de la pensée
Sculptent les marbres du souvenir
Exaltent la passion ensemencée
Dans la plénitude et le secret des bois
Où les murmures sont suspendus
Sous l'arche et le divin de nos émois
Où se dressent les songes parvenus.

Ô voix il se soumet à ton accent
Adorateur conquis, et succombant
Au charme impossible de sa caresse
Aux vibrations du verbe qui devient sa prison
Aux éboulements fous de sa raison.
Que ta volonté soit faite, ô déesse!

Tout en lui n'est que transmutation
La voix le parcourt, une grêle en déluge
Incrustant la chair de mots en fusion,
Et tout de lui se déjuge;
Se fondent les parures de sa rigidité
Et les faux ors grotesques et les alliages
Qui sont les ornements de ses ravages
Et se dévoile une autre vérité
Un cœur neuf, un esprit se délivrant
Des troubles puretés décadentes
Des vieilles morales aliénantes
Où se brise le pas des hommes s'enchaînant.

Voici que naît l'extase inouïe,
Dans cette glaise remodelée,
Par la grâce d'une voix transmuée
Qui l'emporte assurément plus loin que l'inconnu
Au-delà de tous les infinis
Jamais affranchis ni traversés du rêve
Vers les quasars de l'invisible où s'élève
Le chant du bonheur absolu.

C'était jadis, c'était l'été, le crépuscule
Et les reflets dansants de la lumière en mer,
Le temps du grillon et des conciliabules
C'était Châteauvallon et ses marches de pierre.
Il venait s'agréger à ces vers magnétiques,
Se rouler dans le feu de leurs ondes sismiques,
Enivré d'une sève à la robe de sang,
Prêt à mourir de ce plaisir ensorcelant
Qui montait crescendo
Au milieu des chaleurs végétales
Sous le scintillement des étoiles
Comme des pépites d'Eldorado.

C'était un soir d'une vie en jachère
Quand trop de solitude accable,
Qui roule encor ses flots amers
Comme un fleuve magnifiquement indomptable,

C'était le don, la nuit transfigurée
La voix comme une manne inespérée,
Les noces d'ambre de l'amour
De l'homme et de la poésie
Le souffle magique alentour
D'une âme avec elle-même qui se réconcilie.

YvesVANEL