L'Ogresse et le Crocodile
Conte pour les plus jeunes

Gilda l'ogresse était si laide qu'en la regardant les petits enfants apeurés éclataient en sanglots et poussaient des cris à fendre l'âme. Pourtant Gilda n'était pas féroce comme les autres ogresses, elle n'avait jamais dévoré de marmots. Non, elle se contentait de recueillir les larmes des enfants dans un dé à coudre et d'enfermer leurs cris au fond d'un panier. Quand le dé était plein, elle le versait dans une gourde suspendue à sa ceinture.
Le soir venu, Gilda s'installait confortablement au coin du feu. Elle débouchait sa gourde, remplissait un gobelet de larmes et les dégustait à petites lampées en écoutant les cris d'épouvante s'échapper du panier, c'était là sa musique favorite. Puis elle fermait à demi ses paupières bordées de rouge pour mieux rêver au prince charmant de toutes les ogresses qui ne la trouvait pas encore assez laide pour l'épouser. Plus l'ogresse buvait de larmes, plus elle avait soif - le sel aidant - et plus elle en buvait, plus elle enlaidissait, ce qui l'encourageait à persévérer.
Un jour, un grand-père crocodile passait par là. L'ogresse l'attrapa par la queue et l'obligea à pleurer en lui grattant le cou avec son balai. Ce crocodile charitable ne se fit pas prier pour verser un torrent de larmes grosses comme des billes, phénomène habituel à ce genre d'animaux. L'ogresse en remplit une barrique entière, se pourlé- chant déjà les babines, et son panier se trouva bientôt plein à craquer des effroyables lamentations qu'il voulut bien lui prodiguer. Les naturalistes parlent aussi de « vagis- sements », notre ogresse le savait peut-être ... Quoi qu'il en soit, elle but tellement de larmes crocodilines à la veillée qu'elle en creva. Au même instant toutes les lamenta- tions se précipitèrent hors du panier, causant un vacarme assourdissant.
Notre crocodile était un gentleman. Quand il apprit la fin tragique de Gilda l'ogresse, il ôta son chapeau et versa trois ou quatre larmes, cette fois sincères, avant de continuer sa promenade marécageuse. Si d'aventure vous le rencontrez, saluez-le de ma part. Il lui manque une dent à la mâchoire inférieure et ses écailles sont aussi râpées que celles de mon portefeuille désespérément vide. Alors aujourd'hui je pleure mon magot dissipé, le crocodile son marigot desséché et l'ogresse en enfer s'est vue condamnée à faire rire aux larmes, par ses grimaces, les petits diables qui la trouvent irrésistible.

Antoine MARMOTTANS