L'Arc et le Trait
De ce que nous fûmes d'autres recueilleront la cendre. Ils réveilleront le feu de leur souffle. L'étincelle morte demeure étincelle. Si dispersée soit-elle aux étages du monde, la poussière en occupe l'espace. Chaque grain va au gré du vent et de l'histoire. Il porte vie de la totalité. Ainsi d'une semence lancée à travers temps. * Cela fut maintes fois prédit. Après le dernier seuil naîtront le vide et le néant. Ne sommes-nous pas flux d'énergie qui bascule de l'un à l'autre dans la familiarité des questions éternelles? Ne tendons-nous pas notre esprit telle une corde d'arc à la limite de rupture pour atteindre l'inaccessible? La flèche emporte dans son trait nos espoirs sans limite. Et se perd. * Notre garde se confond aux nuées. Comme elles, s'effiloche, s'efface, disparaît. Nul n'en surprend la vigilante présence. Tout est mort de ce qui tenait droit. Et notre chute même. Lambeaux de chair, lambeaux de pensée ou de songe, abandonnent ce corps qui ne les retient plus. Les bandes de la momie se déroulent, Une à une. Jusqu'au dernier rouleau qui ne protégeait rien. * Juché au sommet de la colline, dans le silence bleu, tu regardais au loin la mer. Ses éclats s'enfonçaient dans la brume d'été. La lumière fumait à la surface des choses. De tes yeux fuyaient d'invisibles oiseaux. Ils volaient droit versles eaux transparentes où noyer leur élan d'une vapeur d'enfance. * Matins de la pensée, ta servitude. Comme un mur de silence recule à mesure que tu avances. Tu changes d'axe, versant de la nuit verticale à l'horizontalité de l'aurore. Ce corps de femme étendu sur la terre s'ouvre, s'écarte. Des reflets palpitent sur sa poi- trine et sur son ventre. Tu l'entends gémir au premier rayon du solei1. Tu te tiens dans l'embrasure de la vie. Ébloui. Timide. Face à la jouissance de l'instant. * Ce qui fut glaive dans ta main se transforme en serpent. La mue ne laisse entre tes doigts qu'une peau vide de substance. Ce ne sont pas les choses qui changent d'esprit mais l'usage que tu en as. Image de la vie promise aux avatars dont certains sont mensonges. À cet endroit où l'art risque sa partition dans la virtualité des apparences. * Le masque du lion cache la face du vieillard. Et ses habits de parade. Sa parole donne le change, proférée par la bouche d'or. Elle exige portée plus lointaine pour habiter son aire. Il serre l'armature de son arc. Ses doigts aussi durs que le bois sur lequel ils se nouent. Les traits qui visent l'inconnu sont les traits de jadis. Qui ne le voit? L'avenir est la proie - quoiqu'il tremble et assure son tir. * Au début, noir et blanc équilibrent leurs chances. La part de l'obscur, celle de la lumière. Ce qu'on arrache à l'un, l'autre en porte l'empreinte. Dans la distribution de la matière, la mise en scène des contours, naît un chemin balisé mot à mot. Ainsi les traits de couleurs guident-ils le pas du grimpeur parmi les roches. Jusqu'à l'épuisement. * La mousse aux berges du torrent dit la jaillissante pureté de l'eau, la pierre lisse de son lit. Chacune, en son état, n'atteindrait pas la perfection sans ces déchets nourris de ses refus. Végétation parasitaire plantée là, comme un regret du bond et de la fluidité. Pensons à la parole vive qui laisse aux commissures un résidu de sel mêlé de boue. * L'éclair brise sa courbe au mitan de l'orage. Trace l'itinéraire obscur dont l'aboutisse- ment est sa propre naissance. L'énigme d'une pensée future traverse la mémoire. Elle emporte dans son sillage les mirages de ce qui fut. Pareille à la comète échevelée dont la traîne incandescente flagelle l'infini nocturne du désir. Jean-Max TIXIER
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