Les fourmis gardiennes de l'oubli (conte)

« Les choses qu'il vaut mieux oublier sont celles dont on se souvient le mieux»
Balthazard GRACIAN (1584-1658), cité par G. Gusdorf, Mémoire et Personne.

Mes mauvais souvenirs sont enfermés à double tour dans un repli secret de ma mémoire. Ils ne sont pas seuls à croupir en ce cachot. J'y retrouve des remords, des déceptions, des regrets, des erreurs, toutes les gifles que j'ai reçues et toutes les sottises que j'ai pu faire. La véritable poubelle de mon existence !
Si j'en crois un proverbe tchèque, les bons souvenirs durent longtemps, les mauvais plus encore... Leur présence est si dangereuse pour notre sérénité que la Nature, bonne fille, les tient sévèrement à l'écart et leur interdit de s'ébattre dans notre cerveau comme ils le souhaiteraient. Un bataillon de minuscules fourmis, armées jusqu'aux mandibules, monte la garde autour de ces fâcheux souvenirs condamnés aux oubliettes. Ils sont enchaînés l'un à l'autre par mesure de sécurité, à l'aide de fils ténus mais d'une solidité à presque toute épreuve.
Il arrive, en dépit de la vigilance des fourmis, qu'un de ces petits confettis de malheur parvienne à se détacher et à s'échapper de sa liasse à la manière des phagocytes qui s'extravasent entre deux cellules de nos parois vasculaires. Sitôt en cavale, le mauvais souvenir prend une "importance redoutable. Il règne en maître dans notre cerveau, accaparant toutes nos pensées. Il est très difficile de lui faire réintégrer sa prison, d'autant que certains de ses comparses suivent le même chemin et qu'il est impossible, vous le savez, de chasser quatre mouches à la fois dans une même pièce ... tout au moins sans insecticide ! Par bonheur, et parce que la vie ne serait pas vivable autrement, les petites fourmis parvien- nent à reconduire manu militari les évadés dans leur in pace. Notre bonne conscience pousse alors un ouf ! de soulagement.
Cette irruption de mauvais souvenirs nous laisse le goût très désagréable d'un passé refoulé sans pitié. Elle peut survenir à n'importe quel moment, même si l'on pense en avoir fini avec eux. Certains, toujours les mêmes, deviennent des spécialistes de l'évasion. Pour quelle raison les petites fourmis, gardiennes de l'oubli, relâchent-elles leur surveillance? Pour nous jouer un vilain tour ou seulement nous montrer que, sans leur obscure présence, nous ne pourrions jamais vivre en paix avec nous-mêmes?


Antoine MARMOTIANS