Gospel

LE CHANT

Qui dira les ciels changeants qui ont inspiré leurs chants, tour à tour cris de l'âme ou exultation du corps?

Au début, leurs rythmes prirent racine dans la forêt où la voix des ancêtres murmurait des secrets. Peut-être ensuite s'égayèrent-ils dans la savane immense où se perdait le regard ... Ils scandèrent le travail des hommes sur la terre africaine qui réclamait leur sueur.

La mélopée barbare et douce s'arracha du plus profond de leur être, franchit les branches les plus hautes d'un baobab et s'évada dans le ciel tourmenté ...

Plus tard, ce fut le déchirement du départ sous le fouet des négriers, la fange et la faim, la brûlure et la soif ... Alors le cri se fit douleur, blessure ouverte ... Le chant devint blues, les larmes nostalgie.

Mais le feu d'espérance subsistait sous la cendre des corps martyrs. Le rythme s'accéléra aux battements d'une vie plus forte que la mort, jusqu'à libérer un chant d'allégresse ...

Et les bourreaux furent troublés ...

LES ESCLAVES

Qui dira les ciels marins des traversées infernales et, plus tard, l'étonnante blancheur des neiges américaines?

Au Sud, leurs yeux hallucinés crurent retrouver la terre natale avec son ciel balayé de palmes.

Ils aimèrent les champs de coton où se tramèrent leurs amours, ponctuées de départs et de pleurs, au gré des caprices des maîtres.

Ils aimèrent la force vierge de cette terre qui les ramenait étrangement à celle de leurs lointaines racines,

ses vibrations profondes aux percussions de leurs tam-tams, à leurs voix amples, délivrées des entraves.

Ils aimèrent sentir leurs corps fourbus revivre sous l'impulsion des sonorités qui leur insufflaient une énergie neuve et joyeuse, la flamme d'une nouvelle espérance crachant au visage de la tyrannie.

Ils chantèrent l'Afrique lointaine, l'Amérique de leurs enfants, ses rivières et ses moissons. Ils adorèrent le Dieu vivant martyrisé, assassiné, ressuscité, vainqueur de tous leurs combats, porteur de tous leurs espoirs ... Pourtant, leur âme ne trahit pas les dieux anciens veillant dans l'ombre.

Ils aimèrent les orgueilleuses maisons à colonnes blanches dont leurs mains noires perpétuaient la beauté,
les cuisines odorantes où ils introduisirent quelques secrets épicés,
les magnolias en fleurs grâce à leurs soins patients,
les séquoias géants qui parlaient d'évasion.
Ils haïrent leurs maîtres et parfois les aimèrent.
Plus souvent, ils aimèrent leurs enfants, les allaitèrent, qu'ils fussent ou non de leur sang ...
Ils plièrent sous le fouet et maudirent la main.
Il arriva même que leur cœur captif succombât à l'amour du maître ...
Travailler, souffrir, haïr, aimer, prier, chanter ...
Chanter Dieu, les saisons, le doute et la foi, les chaînes et le vent, l'enfer et l'amour, la nuit et l'espoir,

Le gospel monte très haut dans le ciel, résonne en écho dans mon cœur ... , libre, comme un oiseau évadé!

 

Josette SANCHEZ-PANSART

1998 : commémoration de l'abolition de l'esclavage, 150e anniversaire.
2008 : 160e anniversaire.