Ecce Homo

 

Garder un cœur stérile empli de méfiance
Dans l'éternel besoin de mentir et ruser?
Être lucide et dupe est la rare alliance
Dont l'amour sait user!


Réfréner ses élans, limiter sa tendresse?
Supportant sans faiblir les coups du scélérat,
Il préfère, en ce monde, épuiser la détresse
Que de bannir l'ingrat !


Il ignore un regard où s'embusque la haine
Le discours hérissé des flèches de l'envie,
Ce sourire perfide appelant la géhenne
À son ban d'infamie!


Est-ce être généreux que de l'être une fois?
Puis de tendre au prochain une main hypocrite,
Imposant tel Shylock, une usure proscrite
Le courbant sous ses lois?


En lui tout s'affronta: lumière et nuit cruelle,
Le Parnasse et la fange où vient mourir l'éclair,
Mais malgré le rapace et malgré la cautèle,
Son regard resta clair !


Il portera toujours ainsi qu'une oriflamme
La cible rouge et noire où saigne sa candeur
Et, par le fer qui vibre et s'enfonce en son âme,
Il trouve la grandeur !


Oh, garde au fond de toi l'émotion première
Où nul amer levain ne parvint à germer
Que ton être, à jamais, soit la rose trémière
Dernière à se fermer !


Pour lui, Harpe divine interprète des Muses,
Fais retentir ta voix aux émouvants accents;
Conserve les accords de tes splendeurs infuses
Et, sourde et sans écho sous les doigts indigents,
Privant de son envol la plainte musicale:
Exalte, pour lui seul, la souffrance idéale !...


Henri-Maurice STEIL