Le temps, cet inconnu

par Albert Hadida

Et si nous laissions parler Voltaire ?

           Le grand mage dit : Quelle est de toutes les choses du monde la plus longue et la plus courte, la plus prompte et la plus lente, la plus divisible et la plus étendue, la plus négligée et la plus regrettée, sans qui rien ne se peut faire, qui dévore ce qui est petit, et vivifie ce qui est grand ?
           Zadig dit que c'était le temps : Rien n'est plus long, ajouta-t-il, puisqu'il est la mesure de l'éternité ; rien n'est plus court, puisqu'il manque à tous nos projets ; rien n'est plus lent pour qui attend ; rien n'est plus rapide pour qui jouit ; il fait oublier ce qui est petit et immortalise les grandes choses.


           Si j'osais, je m'en tiendrais là. Vous seriez en droit de me dire: "C'est un peu court jeune homme." Aussi ne serai-je point si cruel. Vous êtes venus m'écouter. Alors, vous allez m'entendre.
           Afin de ne vous point lasser, oubliant à regret le temps des physiciens et des poètes, et même celui des marins dont la grandeur ne vous eût sans doute point déplu, je m'en tiendrai au temps des philosophes. Je vais vous faire assister à un congrès imaginaire qui, en hommage aux Anciens, se déroule à l'Acropole d'Athènes et rassemble par petites tables quinze célébrités autour d'un banquet.
           Invité en auditeur libre, j'ai pu être témoin des débats dont le fond est authentique et que je m’en vais vous narrer par le menu.

           Question : le temps, mythe ou réalité ? Dès qu'on veut le saisir, il s'envole : le passé n'est plus, le futur pas encore. Pour Simone Weil, le temps n'existe pas, mais nous y sommes soumis. Notre condition est donc d'être soumis au néant. C'est terrible, que dis-je, c'est terrifiant.

           Mais revenons à notre banquet.

           La première table rassemble six anciens : Sextus Empiricus, Platon, Plotin, Saint Augustin, Marc-Aurèle et Sénèque. Du beau monde comme l'on peut voir.

           La seconde table rassemble du très beau monde également : Emmanuel Kant, Henri Bergson, Martin Heidegger et Albert Einstein.

           La dernière table accueille quelques dissidents : Giacomo Leopardi, Sören Kierkegaard, Arthur Schopenhauer, André Comte Sponville et Vladimir Jankélévitch.

Le président est Henri Bergson. L'invité d'honneur, Albert Einstein, physicien d'ordinaire, mais philosophe à ses heures.
           Le président ouvre la séance.
           H.B. MM., je vous propose de scinder notre soirée en quatre thèmes :

                                                             • Le temps définition
                                                             • Le temps durée
                                                             • L'existence dans le temps
                                                             • Les relations espace-temps

Le temps définition

           Le dîner commence plutôt mal parce qu'il s'agit en effet de définir le temps. D'emblée, Sextus Empiricus réclame la parole.

Messieurs, nous perdons notre temps. Si le temps est limité, il commence et s'achève en dehors de lui, ce qui est absurde. S'il est infini, passé et futur l'encadrent, ce qui est non moins absurde. J'en conclus que n'étant ni limité ni infini, le temps n'existe pas.

           Silence dans la salle. Mais il en fallait plus pour intimider Platon.

           Mon opinion est diamétralement opposée. Pour moi, le temps existe bel et bien. C'est même une image mobile de l'éternité. Mais le divin artisan a pris soin de fabriquer un monde avec des jours, des nuits, tout en façonnant le ciel sous la forme d'une voûte étoilée qui brille de mille feux et ce, pour l'éternité. Le temps est donc né en même temps que le ciel qui d'un bout à l'autre du temps a été, est et sera.

           Silence de nouveau. Seul Plotin se hasarde à parler sous l'œil amusé du Président Bergson.

J'irai plus loin que notre Maître Platon. Car le temps est un mouvement de l'âme et comme le monde se meut dans l'âme, il se meut aussi dans le temps. Autrement dit, le temps est uni à l'âme, tout comme l'éternité l'est à l'être. Voilà, j'espère avoir été clair.

           - H.B. Oui, oui, cher Monsieur Plotin, c'est limpide. Monsieur Augustin demande la parole.

           MM., je me présente à vous avec humilité. Vous m'avez assis à la table des grands. En fait, je suis un vrai marginal. Je suis un chrétien issu du Maghreb. Ce n'est pas si banal. Si la foi chrétienne ne m'avait point saisi, j'eusse fait un excellent talmudiste. Je le sais.
           Pour répondre à la question, je crois qu'il y a bien trois présents : le présent du passé, c'est la mémoire, le présent du présent, c'est la vision directe, le présent du futur, c'est l'attente. Ainsi, à eux trois, ces temps sont l'image mobile de l'immobile éternité.
           - H.B. Merci Augustin, vous permettez que je vous appelle Augustin. Mais je vois M. Kierkegaard qui s'agite sur sa chaise et lève plusieurs doigts.

           Oui, je m'insurge avec force contre ce que nous venons d'entendre. Sieur Augustin, vous jouez sur les mots avec ardeur. Votre foi a fait votre force et votre faiblesse. Le monde chrétien est inséparable de la méditation sur le temps. Eh bien, moi aussi, je décris trois temps, mais mes trois temps ne sont pas tout à fait les vôtres. Pour ma part, je distingue le temps esthétique qui est celui de l'homme vivant dans l'instant, le temps éthique qui appartient au moraliste et le temps religieux en relation avec l'éternité.
           En fait, nul ne sait au juste ce qu'est le temps. Mais votre conception gréco-païenne de la foi est nuisible. Pour les Chrétiens, la foi est existentielle. Pour les Grecs, la foi est un concept intellectuel. Je m'obstine à prétendre que vous semez la confusion. C'est ce qui nous vaut une philosophie de païens et ça se prétend un progrès chrétien !
           - H.B. : Monsieur Kierkegaard, vous avez la réputation d'être un gredin ou un coquin, je ne sais plus. Si vous ne partagez pas l'avis d'Augustin, accordez-lui au moins le respect qu'on lui doit. Ce n'est pas tout de même un hasard si la Chrétienté l'a sanctifié. M. Kierkegaard, vous persistez à persifler. Il est inutile de hausser le ton, car je ne suis pas certain que vos points de vue soient si éloignés.
           A présent, je vais passer la parole à Giacomo Leopardi qui a des choses à nous dire.

           Je suis le seul italien invité à ce banquet, c'est pour moi un grand honneur. Poète à mes heures, épistolier surtout, comme l’ont prouvé les éditeurs français qui m’ont fait l’honneur d’un superbe ouvrage, je considère que le temps n'est pas une chose. Il est un accident des choses et sans elles, il n'est rien. Il en va de même pour l'espace.

          - H.B. : Pardonnez-moi, nous n'y sommes pas encore. Nous y viendrons au dessert avec M. Einstein qui nous a promis de sacrées révélations.
           - Leopardi : Disons que le néant n'empêche pas ce qui "est" d'être. Donc, là où il n'y a rien, il y a de l'espace. Le néant ne peut exister sans espace. Nous sommes donc dans l'abstrait, tout sim-plement.
          - H.B. M. Leopardi, merci de votre intervention. Pour ma part, je pense que le temps existe bel et bien et je vous le prouverai.

Le temps durée : temps subjectif et temps objectif

           H.B. Abordons maintenant la deuxième partie du débat : le temps durée. Tout sépare le temps réel du temps vécu. Oserai-je vous rappeler l'histoire de ce malheureux patient à qui son médecin, au vu des examens, interdit tout. Monsieur, oubliez le tabac, l'alcool, la bonne chère, les demoiselles… - Et si je vous écoute, je vivrai plus longtemps ?
           - Heu, non, mais le temps va vous paraître plus long.
           Des questions ? Oui, M. Jankélévitch.

           Comment des années si courtes peuvent-elles se fabriquer avec des journées si longues ?

           Silence de mort dans la salle.

           A.H. Je vous avais bien dit que c'était un dissident.
           H.B. MM., le temps passe. Nous avons la chance d'avoir ce soir parmi nous Emmanuel Kant. Pilier de la philosophie, il peut être obscur. Je lui donne la parole.

           Merci Henri. Je voudrais montrer que le temps occupe une place centrale dans ma construction de la théorie de la connaissance, puisque c’est lui qui permet de comprendre l’articulation des concepts de l’entendement avec les intuitions de la sensibilité, de la pensée et du réel. Et toc.

           A.H. Sacré Emmanuel. Incorrigible… Il n'en fera jamais d'autres. Heureusement que notre Président nous avait prévenus.

           Imperturbable E. Kant poursuit.

           En réalité, notre intuition nous fait voir l'espace et le temps comme une ligne infinie. Mais nuance de taille : les segments de cette ligne espace sont simultanés alors que les tranches de temps sont successives. Autrement dit, l'espace répond à une intuition concrète, le temps à une intuition abstraite.

           Je crois qu'on peut applaudir E. Kant qui vient de prouver en peu de mots que la métaphysique est une vision, une intuition, et non pas une dialectique. Malheureusement, cher Emmanuel, vous avez pu dire ailleurs que cette intuition est impossible. C'est fâcheux, c'est contradictoire, c'est même contrariant.
           A présent, je voudrais vous faire part de mes propres réflexions sur cette satanée question du temps. Je vais vous faire un aveu. Je sais depuis longtemps que le temps scientifique ne dure pas.
           Quand la science prétend mesurer le temps, elle le convertit en un espace parcouru par un mo-bile. De la sorte, on ne mesure pas le temps qui passe, mais on quantifie un mouvement. Ce n’est que pure trahison. Dès lors, comment savoir que telle heure a duré autant que telle autre ?
           Eh bien, consacrons à présent un moment à ce qu'est l'existence dans le temps.

L'existence dans le temps

           Je vous suggère d'entendre Martin Heidegger, auteur d'un monument de philosophie dont le titre est Etre et Temps.

          Henri, merci. Ce que j'ai à dire est extrêmement simple.

           A.H. Mon Dieu, pourvu qu'il dise vrai.
          M.H. On s'interroge sur l'existence du monde et des êtres. C'est parce que nous voulons à toute force un commencement et une fin à tout.

           Cette question débouche tout naturellement sur le rapport entre l'être et le temps. L'être se conçoit toujours au présent. C'est ce que je nomme la temporalité, terme prouvant l'aspect provisoire de l'existence.

           L'être humain a donc une fin. Dès lors, il peut décider d'assumer sa finitude.

Martin, merci de cette précision. Pour ma part, je pense que le temps est "une création continue d'imprévisible nouveauté". La plus banale conversation, sans cesse en décalage entre le prévu et le vécu en est une belle illustration.
           De la sorte, la vie est un tâtonnement sans fin et le temps n'est jamais à l'heure. Il se dilate ou se contracte à sa guise. Quant aux liens du possible et du réel, il n'y a pas d'abord le possible et ensuite le réel. Le réel invente le possible. De la sorte, nous voyons notre vie s'éloigner comme le ferait un paysage vu dans un rétroviseur. H.B. Qui demande la parole ?
           Oui, Marc-Aurèle veut ajouter un mot.

Un seul : Vivrions-nous mieux si nous vivions plus longtemps ? Les stoïciens dont je suis disent que ce n'est pas la quantité de vie qui compte, mais c'est sa qualité, ce qu'il nous est réellement donné de vivre.

          A.H. Je trouve cette dernière réflexion d'une étonnante modernité, surtout à l'heure où la fin de vie est d'une cruelle actualité.
           H.B. : La parole est maintenant à André Comte Sponville.

           Je m'en vais vous prouver que le temps, c'est tout. Parce que, si le temps est le présent, c'est aussi l'éternité, c'est aussi l'être et c'est aussi la matière.

• C'est le présent
           Vous avez dit que le passé n'est plus et le futur pas encore. Mais le temps ne peut se réduire au présent que si le présent dure, ce que notre président vient de démontrer.
• C'est l'éternité
           S'il n'y a que le présent et qui dure, c'est ce qu'on appelle l'éternité. Ce n'est pas le temps qui est l'image mobile de l'éternité, c'est l'éternité qui est mobile, et c'est ce qu'on appelle le temps. Relisons Ronsard :
           Le temps s'en va, le temps s'en va, Madame,
           Las le temps non, mais nous nous en allons.

• C'est l'être
           Pourquoi l'affirmer ? Parce que le temps est le présent et que rien n'est présent que ce qui "est".
• C'est la matière
           De fait, je suis ce que j'ai été et devenu. Je suis été eut dit Sartre, ce qui veut dire que je suis mon passé, à certains égards, davantage que mon présent.

           Face à ce temps si vaste qui nous enveloppe, sachons être présents attentifs et sages.

           Applaudissements nourris dans la salle.

           H.B. Mille remerciements à André Comte Sponville qui, grâce à son talent a su faire la synthèse de tout ce qui a précédé.
           Oui, Arthur Schopenhauer veut ajouter quelque chose.

           Notre vie ressemble à un paiement fait sou à sou et dont il faut pourtant donner quittance. La monnaie, ce sont les jours, la quittance, c'est la mort.

           H.B. M. Schopenhauer, merci de votre concision. Mais je vois Sénèque qui lève timidement un doigt.

           M. Bergson, merci. Je crois que l'homme a l'art de perdre son temps.

           Je puis dire à un centenaire : " Combien as-tu perdu de temps en querelles avec un avocat ou une maîtresse ou même avec ta femme ? Ajoutes-y l'inaction, et tu auras moins d'années que tu n'en comptes."
           A un plus jeune, je dirai : "Si les hommes oublient le passé, négligent le présent et craignent l'avenir, leur existence sera fort brève." Alors MM., gardez jalousement pour vous le temps qui est le vôtre.

           Applaudissements non moins nourris.

           H.B. Merci à Sénèque pour ses propos pleins de sagesse.

           Eh bien MM., cette fois, nous y sommes. M. Einstein, c'est à vous.

Les relations espace-temps

           Henri, merci. MM., tout commence en 1905, avec ma théorie de la relativité restreinte.

           Alors, qu'est-ce au juste ? Imaginez un bateau se déplaçant le long d'une côte où se tient un premier observateur et où s'éclairent simultanément deux phares côtiers. Un second observateur se tient sur le pont du bateau. Comme le dit observateur se rapproche du second phare, il aura l'impression que celui-ci s'éclaire en premier.
           Il n'y a pas contradiction, les deux personnages se placent à des points de vue différents dans l'observation d'un même phénomène. On peut refaire l'expérience avec un train. C'est ainsi qu'un jour, j'ai pu demander à un contrôleur à quelle heure la gare arrivait au train. Je n'ai pas insisté car il a eu un peu peur.
           De la sorte, la relativité démontre l'interdépendance de l'espace et du temps d'où quatre variables, trois d'espace et une de temps, qu'il est commode de traiter comme les dimensions d'un espace à quatre dimensions dit Espace-Temps. Il n'y a pas de temps absolu. L'horloge située sur un quai de gare et celle présente à bord d'un train n'indiquent pas longtemps la même heure. Ainsi, le temps ne s'est point écoulé de la même façon pour un voyageur et pour sa fiancée oubliée sur le quai.
           En 1915, ma théorie de la relativité générale m'a permis de conclure que la géométrie euclidienne ne s'applique pas à l'Univers.

           J'aimerais que vous reteniez deux notions :

1) Il existe une influence de la masse sur le temps.
Une horloge située à l'équateur retarde par rapport à une horloge située au pôle.

2) Il existe une influence de la masse sur l'espace.

           Que cela vous plaise ou non, une étoile n'est pas située là où vous la voyez. Voilà, j'en ai terminé. Retenez donc que tout est relatif, ce qu'on savait depuis Galilée. Et encore merci de votre invitation qui m'a fort honoré.

           Eh bien, M. Einstein, c'est à nous de vous remercier. Alors que dire ? Lorsque le rossignol a chanté, le merle se tait dit-on. Un mot pourtant. En 1911, je me suis opposé à votre théorie de la relativité restreinte.

           Onze ans plus tard, dans Durée et simultanéité, j'ai bien noté que tout est relatif et que si tous les mouvements de l'univers y compris les horloges s'accéléraient, rien ne changerait. Eh bien, j'estime que nos points de vue ne sont pas si éloignés.

           - A. Einstein : Merci, cher M. Bergson. Vous souvenez-vous de cette séance au Collège de France consacrée au temps. Il y avait là Paul Valéry qui me dit :"M. Einstein, vous levez-vous la nuit pour noter une idée ?"

           Je lui ai répondu : «Mais, mon cher, des idées, on n'en a qu'une ou deux dans toute sa vie».

           A.H. Voilà, Mesdames, Messieurs de l'Académie, le Congrès s'achève. Alors :

Gardez pour vous je vous prie, ce bien le plus précieux qu'est le temps :

Le temps de tout apprendre et de tout découvrir,
Et le temps de tout lire et de tout retenir,
Le temps de méditer et le temps de rêver,
Le temps de s'aimer à la folie, passionné,
Le temps d'un long baiser qui oublie la tristesse,
Et le temps d'un flacon qui vous emplit d'ivresse.